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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Argent brûlé » (Ricardo Piglia)

Argentine, 1965 : Une traque hallucinée à la suite d’un braquage. Un roman noir saisissant pour exprimer le piège de la violence.

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Argent brûlé

Dans une période trouble de l’histoire argentine, de paranoïa politique, de répression et de violence extrême, ici en filigrane, Ricardo Piglia fait la chronique d’un casse, un braquage sanglant de transporteurs de fonds qui eut lieu à Buenos Aires en 1965.

La rencontre fortuite avec l’une des protagonistes de ce fait divers en 1966 marquât durablement Ricardo Piglia et il commença alors à écrire un roman. Mais la maturation fut longue et il ne publia «Argent brûlé» en Argentine que trente ans plus tard, en 1997. François-Michel Durazzo, traducteur pour les éditions André Dimanche en 2001, de ce roman réédité par les éditions Zulma en 2010, fournit des éléments historiques utiles pour éclairer le contexte politique argentin de l’époque.

Au-delà du sujet très classique du braquage, du contexte de tension politique qui nourrit la violence de l’action, c’est la forme de la narration qui fascine ici. «Argent brûlé» accroche mais aussi déconcerte car, tout en suivant la chronologie des faits jusqu’à la scène finale, l’auteur multiplie les points de vue – un braqueur, le receveur des fonds, un médecin psychiatre, un journaliste… -, dans un jeu narratif complexe et d’une densité impressionnante.

Ce roman semble être un prisme aux multiples facettes, avec une narration objective et des descriptions froides des faits, des lieux et de la chronologie, et une retentissante explosion du langage des casseurs, pris dans l’engrenage d’une violence absolue, et qui ont l’air de surgir dans toute leur complexité, leur démence psychotique, et de prendre une dimension héroïque, assiégés au cœur d’une violence totale.

«En taule, racontait-il parfois, j’ai appris ce qu’est la vie : t’es dedans, on te brutalise, t’apprends à mentir, à ravaler ta haine. En prison je suis devenu pédé, drogué, voleur, péroniste, joueur, j’ai appris tous les coups tordus, à casser d’un coup de boule le nez de types qui te font la peau si tu les regardes de travers, j’ai appris à porter un surin caché entre les couilles, à me fourrer les sachets de came dans le trou du cul, j’ai lu tous les livres d’histoire de la bibliothèque, parce que j’avais rien à faire, on peut me demander qui a gagné n’importe quelle bataille, l’année qu’on veut et je le dis, parce qu’en prison t’as rien à foutre alors tu lis, tu regardes dans le vide, le bruit que font les pauvres mecs enfermés là te soûle, tu deviens venimeux, tu te remplis de poison comme si t’en respirais, t’entends des branques raconter sans arrêt les mêmes conneries, tu crois qu’on est jeudi alors qu’en réalité on est à peine lundi soir.»

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« Vies brûlées », Marcelo Piñeyro (2000)

Les malfaiteurs fous et hallucinés, Brignonne alias Bébé et son inséparable «jumeau» Dorda dit le Gaucho, Malito le cerveau de l’affaire et Mereles le corbeau, traqués par des policiers obsédés par la résistance péroniste, reflètent une société rongée par la violence, et s’enfoncent dans une lutte sans reddition possible, dans un fait divers tragique qui prend la dimension d’un mythe sous la plume de Ricardo Piglia.

«Ils parlaient comme ça, leur manière de parler était plus ignoble et plus impitoyable que celle de ces flics rompus dans l’invention d’insultes destinées à humilier les prisonniers jusqu’à en faire des poupées de chiffon. Du gros calibre, de vrais gangsters, que la torture faisait plier, qui finissaient par se rendre, après avoir entendu Silva les insulter et leur donner de l’électricité pendant des heures, pour les faire parler. Les vestiges des mots morts dont les femmes et les hommes se servent au lit, dans les boutiques et aux toilettes, car la police et les bandits (pensait Renzi) sont les seuls qui sachent faire des mots des objets vivants, qui sachent en faire des aiguilles qu’on plante dans ta chair pour te détruire l’âme comme un œuf cassé sur le rebord de la poêle.»

Les mots de Bertolt Brecht en exergue au roman – «Il y a pire que braquer une banque : en fonder une» – mettent l’accent sur le désastre d’une Argentine minée par l’accouplement monstrueux du pourvoir de l’argent à celui des violences policières et d’état, dont les répercussions dans les années 1970 sont évoquées par Alan Pauls dans «Histoire de l’argent».

«Argent brûlé» était un des choix des éditions Passage du Nord-Ouest, libraire d’un soir chez Charybde en 2013, et on peut écouter Jérôme L. le présenter avec beaucoup de justesse ici. Hard Cover en parle également très bien sur son blog ici.

Pour acheter chez Charybde ce roman, adapté au cinéma sous le titre «Vies brûlées» par Marcelo Piñeyro, c’est par ici ou par là (en poche).

Ricardo Piglia

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Les livres des libraires invités chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 16 avril 2016

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