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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Autobiographie d’une machine ktistèque » (Raphael Aloysius Lafferty)

Une intelligence artificielle pas comme les autres comme guide vers les sources de la Création.

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RELECTURE

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Publié en 1971, traduit en français en 1974 chez Ailleurs & Demain par Guy Abadia, réédité chez Presses Pocket en 1981, et enfin chez Actes Sud en 2014 (avec cette fois une superbe couverture de Santiago Caruso), « Autobiographie d’une machine ktistèque » (« Tous à Estrevin ! » dans l’édition Pocket) est sans doute le roman le plus connu en France (malgré plusieurs dizaines d’années de relatif oubli) du redoutablement inclassable Raphael Aloysius Lafferty.

Dans un paysage de la science-fiction américaine des années 1950 et 1960 marqué par la relative précocité des écrivains, dont l’énorme majorité commença à publier dès la vingtaine ou la trentaine, cet ingénieur électricien de l’Oklahoma, formé par correspondance après quatre ans dans l’U.S. Army (1942-1946), se distinguait à bien des égards : publiant sa première nouvelle à 45 ans et son premier roman (« Le maître du passé », 1968 – dont aussi bien Ursula K. Le Guin pour « Les dépossédés » que Samuel R. Delany pour « Triton » reconnurent largement l’inspiration pour eux fondamentale) à 54 ans, nourri – beaucoup plus que la plupart de ses contemporains au sein du genre – de littérature classique, doté d’un sens du conte métaphorique, de la narration non fiable et du coq-à-l’âne apparent le rapprochant aussi bien de Laurence Sterne que de James Joyce, voire de François Rabelais, son goût pour les vertiges métaphysiques joueurs et pour les enchâssements résolus de significations a souvent désarçonné les lecteurs familiers du genre science-fictif « classique », avant que les écrivains de la New Wave ne reconnaissent souvent en lui un père spirituel non négligeable.

Au commencement il y eut une interruption sous la forme d’un beuglement tonitruant mais bon enfant :
« Ouvrez-moi votre fichue porcherie ou j’enfonce ces foutues portes ! »
Il y eut un vacarme inquiétant et un tambourinement sur le portail bouclé de la porcherie – pardon, de l’Institut. Il y eut une nouvelle sommation horrifiante, suivie d’un grand éclat de rire que nous ne pouvons décrire que comme à faire cailler le sang et incroyablement courtois et amusé en même temps. On entendit un bruit… et une explosion…
Mais une interruption peut-elle survenir au commencement ? La question est profonde et mérite considération.

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Pour décrire l’avènement de l’intelligence artificielle (dans toutes les acceptions que prendrait aujourd’hui le terme de « Singularité », chez Charles Stross par exemple) – et les questions éthiques et métaphysiques qu’elle pourrait poser, R.A. Lafferty se situe d’emblée fort loin des cheminements rationnellement préhistoriques d’un Isaac Asimov (qui ont irrigué ce champ-là, hélas, pendant plus de trente ans), mais aussi à l’opposé du développement narratif « technologique » plus récent.

« Si nous commençons une autre machine », bourdonnait mon moi/Grégory de sa grosse voix (imaginez une abeille si grande que son bourdonnement éclipse le tonnerre) « … et naturellement, ce sera la plus extraordinaire et la plus perfectionnée de toutes nos machines, puisque nous avons assez de crédits pour une fois – si nous construisons cette machine, donc (et il le faut, nous avons déjà passé les contrats), nous pourrions dès le début poser la question : Pour quoi faire ? »
« Mais c’est affreux ! » modula Valérie de sa voix de hautbois. (Valérie restera en nous/moi pour toujours une personne spéciale et fondamentale.) « C’est bestial ! Nous lui donnerons le jour, mais nous ne demanderons pas à quoi elle sert ! Autant demander à quoi sert un enfant ! »
« Et pourquoi pas », boum-bourdonna Grégory. « Pour chaque enfant nous devrions demander pour quoi faire. « Quelle est exactement votre idée ? » faudrait-il demander à chacun des parents présomptifs. « Où sont vos croquis ? Votre certificat d’émission ? Avez-vous consulté toute la littérature se rapportant à votre modèle ? Êtes-vous sûrs que cela n’a jamais été réalisé avant ? » Voilà ce qu’il faudrait leur demander. S’il y a une chose dont nous n’avons pas besoin, c’est la répétition, chez les gens comme chez les machines. Eh bien, pour quoi faire ? »
« Ça n’a pas besoin de servir à quelque chose », répéta obstinément Valérie. « Un enfant n’a pas à justifier sa venue au monde, pas plus qu’il n’a à mériter l’endroit où il naît. Seul Quelqu’un peut donner la réponse, comme Il a donné la réponse pour les miens. »
C’était un sentiment de frustration qui faisait parler ainsi Valérie Mok. Elle avait eu quatre enfants, et tous étaient mort-nés.
« Ce sera une machine et pas un enfant », vrombit Grégory ; « et il lui faut une raison d’être. Non, je sais ce que tu vas m’objecter. Ce sera une machine et une personne à la fois – une personne collective, dont nous ferons partie. Cela, nous l’avons compris, bien que nous ne l’ayons pas dit. Mais maintenant, je vais expliquer à quoi elle servira, puisque tu es toi-même à court de mots. Nous, membres de l’Institut pour la Science Impure, avons décidé que l’homme est incapable de franchir le pas suivant dans la destinée de l’homme. Nous sommes résolus à ce qu’il soit franchi. Sous une forme ou une autre, l’homme collectif apparaîtra.

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Epikt, sobriquet affecté à cette machine ktistèque devenant rapidement (selon l’un des motifs favoris de la science-fiction classique) presque omnisciente – par incorporation des « précis » (nous dirions peut-être désormais « relevés de conscience », ou, comme chez Greg Egan, « copies », numérisations des personnalités humaines) de ses créateurs (ou réputés tels) tout d’abord, de toutes les personnes qu’elle peut (se faisant brillant « con artist ») convaincre de se prêter au jeu, ensuite, de tout objet même prétendu inanimé, enfin -, nous raconte, de manière hautement subjective, ironique et enjouée, les circonstances de sa création, au cœur de l’Institut pour la Science Impure, institution établie à la va-comme-je-te-pousse dans une porcherie désaffectée, par une bande de scientifiques abracadabrants et sévèrement métaphoriques, parmi lesquels on compte entre autres Grégory Smirnov, géant plus ou moins débonnaire devenu directeur des lieux, Valérie Mok, chercheuse émérite et égérie amoureuse, Charles Cogsworth, son mari, Aloysius Shiplap, inventeur génial et inlassable, Gaëtan Balbo, mécène hors du commun et ancien propriétaire de l’Institut, ou encore Feu Cecil Corn, Audifax O’Halon, Diogène Pontifex, et même l’ouvrier Pyoter, qui se révèlera très vite comme étant tout autre chose qu’un simple travailleur partiellement cannibale.

J’étais Epiktistes, la machine ktistèque, mise en gestation et au monde en une seule brève et instructive période. Mais j’étais loin d’être complet, et en ce moment même j’étais déformé et contrarié. (…)

C’est à ce moment-là aussi que ma philosophie existentielle fut officiellement déposée en moi. Par l’auguste directeur Grégory Smirnov :
« Classer, guider, illuminer, inventer, apparenter, inspirer, résoudre, insuffler l’humanité. Découvrir l’équilibre adéquat entre le défi stimulant et le plaisir participant. Améliorer. Transcender. Adorer. Muer. Servir. Construire de nouvelles avenues d’amour. Surmonter. Arriver. »
Et un addendum de la part de Valérie Mok :
« Tout ça ne nous empêchera pas de bien rigoler en le faisant, Epikt. »

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En treize chapitres et 280 pages, R.A. Lafferty nous convie à explorer, sous la bienveillante, quoique potentiellement erratique et trompeuse, conduite d’Epikt (conduite beaucoup plus structurée néanmoins que ce que sa logorrhée apparemment digressive laisserait souvent supposer en première approche, sous les bons mots hilarants et les saillies savoureuses, tel un Leopold Bloom cybernétique), le Pouvoir, l’Amour, et finalement la Place de l’homme dans l’univers, tout en questionnant au passage – en profondeur ! – les notions même de Dieu et de Diable, chères à ce chrétien convaincu que fut l’auteur.

« Est-ce que ça peut s’analyser ? » me demanda Grégory, sceptique.
« Pourquoi pas ? » déclarai-je. « Cela semble indiquer un profond bouleversement local. Il est à peu près équilibré par d’autres, cependant. Nous multiplions les rencontres et les incidents. Cela distraira l’attention des autres membres humains pendant que j’établis le vrai profil statistique.
« Si nous allions dans le quartier de l’Aigle fin ? » proposa Aloysius. « Ce serait le vrai test. »
Nous y allâmes, un peu tremblants. Ce qu’il y a de spécial, dans le quartier de l’Aigle fin, c’est qu’il est resté très antique. Les enfants y sont méchants, d’une méchanceté surannée. Le terrain au milieu des maisons est nu et laid et rocailleux, sans espaces verts et entretenus dans l’esprit moderne. Et pour être rocailleux, le quartier de l’Aigle fin était rocailleux. C’était à vous en donner des traumatismes.

Comme le disait très justement René-Marc Dolhen à la réédition du livre chez Actes Sud en 2014 : « La création, du monde, de l’humain, de la machine, de la neige ou de la littérature, est le sujet central. Lafferty pousse la science-fiction jusqu’à l’absurde pour s’interroger sur ses convictions, produisant une œuvre unique, foisonnante, délirante, qui ravira les lecteurs ne craignant pas les expériences déroutantes. Espérons que cette réédition ne soit qu’un premier pas vers la reconnaissance du talent unique de R.A. Lafferty en France ! « 

Il faut nécessairement lire la chronique que consacrait à cette machine le grand Michel Jeury, dans Fiction en 1974, reprise sur noosfere, ici. Lorsque les auteurs de La Volte sont venus jouer collectivement le libraire d’un soir chez Charybde, en juin 2014, c’est Jacques Barbéri qui présentait avec chaleur ce « roman » hors normes (ce que l’on peut réécouter ici).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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