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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Les couleurs d’un hiver » (Pierre Silvain)

Le dernier roman lumineux de Pierre Silvain.

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Pierre Silvain Les couleurs d'un hiver

En 1823, Anselme, préparateur de couleurs au service d’un peintre saumurois ayant conçu une certaine vanité de sa gloire locale, quitte l’atelier de son maître et prend le chemin de Paris, subitement poussé sur les routes par une nécessité sourde à tout raisonnement.

«Anselme dépérissait, peu à peu sombrait dans une inappétence de tout, il lui venait des idées de disparition dans des contrées où régnerait la blancheur sans défaut d’un jour de neige perpétuel.»

Est-ce le mépris de son maître qui l’a jeté sur les routes, l’insatisfaction née de la répétition sans fin des peintures d’angelots dodus sur un ciel bleu d’azur, l’envie de revoir son ami d’enfance Simon, ou de s’engager au service de Théodore Géricault, qu’il admire depuis la commotion presque aveuglante qui l’a frappé en recevant une copie de son portrait de Louise Vernet ? Saisi d’un trouble lié au sujet et à la manière de l’artiste, rendu encore plus vifs dans l’éclat de son innocence, Anselme est fasciné par cette peinture.

«Malgré l’exigence de son désir, il s’efforçait de remettre la contemplation de l’œuvre au lendemain. Trop de plaisir, il se disait qu’il n’était pas sûr que ce fut supportable pour lui qui n’avait connu jusqu’à présent auprès du maître qu’un désert où se répétait jusqu’à l’hébétement le simulacre de l’art.»

© Théodore Gericault, Portrait de Louise Vernet (1819)

© Théodore Gericault, Portrait de Louise Vernet (1819)

Peu de temps auparavant, Simon lui avait raconté dans une lettre le choc étourdissant de la découverte du Radeau de la Méduse, œuvre refusée au salon de 1819, lui livrant une description si vivide qu’Anselme pouvait en appréhender la composition, le souffle et les couleurs. Très tôt, Anselme a su que les couleurs occuperaient toute sa vie, et il entraperçoit dans l’œuvre de Géricault la hauteur de l’art à laquelle il aspire et voudrait contribuer, avec son talent de coloriste voisin de celui d’un alchimiste.

«Il s’enfonçait dans un doute, encore plus lancinant d’avoir été jusque là écarté et qu’il portait sans le savoir sur sa raison de partir. Il s’étonnait d’une décision qu’il n’avait à aucun moment envisagée, quel autre en lui, dans le remords et le secret, s’était chargé de la prendre à sa place ? Ou d’elle-même avait-elle cheminé à son insu, pour s’imposer sans plus de possible retournement, comme un appel, une injonction à repousser une existence inféodée au maître, misérable, indigne, capable de fabriquer à son gré du rose pour peindre les joues, les fesses niaises, le zizi en gelée tremblotante des anges d’un ravissement au ciel de la Sainte Vierge, du bleu, du blanc immaculé pour le trône de gloire. Il en serait encore là au couchant de ses jours, son humiliation ravalée, ne l’éprouvant même plus, à l’ombre d’un vieillard plein de superbe, croulant sous les honneurs. Il pressentait tout un monde dont Simon, dans ses lettres, lui laissait le pouvoir de peupler à sa guise, de recréer selon ses désirs, où il allait sans contrainte ainsi qu’en des rêves qu’il n’osait plus faire, un peu fous, où tout se colorait de tons provocants, sensuels, qui réveillaient ce que l’être jeune et vierge qu’il était tenait enfoui et ne demandait qu’à venir, scandaleusement, au jour.»

Pierre Michon convoquait également Géricault dans son magistral roman, «Les Onze», paru aux éditions Verdier peu de temps avant celui-ci. En imaginant la complicité improbable qui se noue à distance entre le peintre qui agonise à Paris et le coloriste lancé sur les chemins pour fuir un avenir trop étriqué,  Pierre Silvain réussit un roman enchanteur, avec des descriptions éblouissantes des tableaux de Géricault et des couleurs de cet hiver qu’Anselme traverse pour rejoindre Paris.

La lente progression de cet artisan insurpassable et humble au service de l’art, habité de ses doutes, de la nostalgie du temps qui passe, des espoirs et des déceptions d’un avenir lumineux, résonne avec des échos d’une grande délicatesse avec le superbe «Julien Letrouvé colporteur».

Pour acheter chez Charybde ce roman, publié en 2010 à titre posthume aux éditions Verdier, c’est ici.

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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