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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Carrières de sable » (Jérôme Baccelli)

Enquête sur la disparition d’un cadre de haut niveau : une fiction sur la déshumanisation contemporaine d’une poésie glaçante.

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Tandis que les attentats prolifèrent sur un territoire français attaqué de toutes parts, un juge d’instruction est chargé d’enquêter sur la disparition de Francis Plan, cadre supérieur de la banque Anton Brothers, une disparition passée inaperçue dans un environnement où la communication n’est plus que digitale et où les relations humaines semblent avoir été dématérialisées en même temps que les postes de travail individuels.

«Il s’était senti tour à tour satellitaire, météorique. Puis nomade.»

Acteur de la crise financière de 2008, occupé depuis à fabriquer avec frénésie «des tableaux sous Excel, des graphes, des camemberts en trois dimensions légèrement ombrés» dans un environnement de bureaux paysagers et modulaires impersonnels, Francis Plan est devenu comme totalement poreux, sous le feu roulant des SMS, textos et emails, dont Jonathan Crary parlait dans «24/7 Le capitalisme à l’assaut du sommeil», avant de s’évaporer tout à fait.

«Le soir, seul face à l’écran de son ordinateur – comme moi sur le mien –le regard posé sur les images à la fois ordinaires et irréelles des fosses communes creusées aux portes de l’Europe, il se sentait moins écœuré qu’incapable. De quoi, il ne savait pas exactement, mais de cette ignorance naquit une angoisse dont il ne parvenait pas à sonder la profondeur.»

Daniel Canogar

© Daniel Canogar, Enchevêtrements

Il continue pourtant à travailler depuis sa disparition, transformé en «homme fait entièrement de fumée et de pixels, le premier sans doute depuis plus de deux mille ans, un cas dont l’absurdité dépassait l’imagination d’un Franz Kafka, d’un H.G. Wells ou d’un Italo Calvino». Son portefeuille d’investissement qui semble piloté comme un drone depuis un lieu inconnu a même vu sa productivité monter en flèche.

Enquêtant sur la trajectoire de Francis Plan, tandis que les explosions de violence se multiplient sur tous les fronts, évoquant l’atmosphère de «La minute prescrite pour l’assaut» de Jérôme Leroy, le juge passé de l’anti-terrorisme à la brigade financière se lance sur les traces d’autres disparitions, qui semblent se multiplier partout sur le globe.

Paru en mars 2016 au Nouvel Attila, le quatrième roman de Jérôme Baccelli, après «Aujourd’hui L’Abîme», est beaucoup plus qu’une simple enquête. «Carrières de sable» frappe par sa justesse drapée de métaphores poétiques pour évoquer la déshumanisation glaçante du monde de l’entreprise et des cadres de haut niveau, comme L.L. Kloetzer l’avaient fait dans l’excellent «Cleer», et apparaît comme une tentative ambitieuse et réussie, nimbée dans une ambiance subtilement fantastique pour exposer les vulnérabilités du capitalisme et des échanges mondialisés, les failles inévitables de ces îlots de richesse barricadés au cœur d’un océan de violence et de désolation, face à un terrorisme diffus et infiltré ayant adopté les méthodes du système qu’il entend détruire.

«Plan, et tous ceux qui le suivirent ou l’avaient précédé, étaient au fond tous les mêmes ; des êtres à la fois terre-à-terre et liturgiques, médiocres et grandioses, attirés par le néant, tombés dans l’un de ces sink holes qui fascinaient tant l’opinion ; des victimes de la diaspora (mot qui signifie littéralement «dispersion des graines en terres stériles»), c’est-à-dire non plus des individus faits de chair et d’os mais bel et bien des sols érodés, dont le stress était devenu comme le mien, palpable, solide : de la suie, une poussière échappée de la croûte gypseuse de notre individu, de cette cuirasse dont nous nous parions, appauvrie par la monoculture et la désertification spirituelle ; un limon stresseux que désormais je ne sais pourquoi j’apercevais distinctement sur les murs des salles de réunion de la rue Charles Michels ou de la rue du Château-des-Rentiers, couches d’épaisseur inégale, anthracite, formées d’un amas de fils de costumes en lin et en coton, de dépôts d’huile de moteur de berlines métallisées, de paillettes et de pixels désargentés, de résidus d’acronymes, jambages minuscules ou majuscules, arobases, chiffres emmêlés… Cette poussière brillante fut autrefois la notre, elle nourrissait maintenant les éternelles étendues stériles de Mossoul et de Palmyre. »

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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