☀︎
Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Halte à Yalta » (Emmanuel Ruben)

Voir Yalta et changer : un immobile et décisif voyage imaginaire.

x

45985

Publié en 2010 chez JBz & Cie, le premier roman d’Emmanuel Ruben résonne curieusement avec son tout dernier essai, « Dans les ruines de la carte » (2015), dans lequel il raconte notamment la fascination qu’exercèrent longtemps sur Julien Gracq la géographie et la toponymie de la Russie.

Ces fascinations irriguent en effet les 230 pages de « Halte à Yalta ». Inventant un narrateur d’un cosmopolitisme presque insensé, alliant les origines chiliennes reliées à une enfance toscane, et à des racines germano-baltes, Emmanuel Ruben joue malicieusement et néanmoins sans aucune tricherie avec le fantasme du voyage, de l’imprévu, de la langue et de la confrontation joyeuse à la culture étrangère, réelle ou imaginée, issue des livres ou de l’observation directe.

Yalta. Pour la plupart des gens, le mot désigne une conférence, des accords, voire un partage ; ils ont appris cela à l’école, mais ils ne savent plus vraiment, au juste, ce qu’on y a découpé ; pour les gens du pays où j’habite aujourd’hui, c’est un mot terrible ; on leur dit Yalta, ils entendent Munich, pacte infâme, grand bradage de peuples – bref, en deux syllabes, on leur a rappelé le jour et le lieu où l’Occident, sitôt remis de la peste brune, les aurait lâchement abandonnés à l’ogre rouge. Pour moi, c’était la ville de Tchékhov.

C’est dans un train reliant Moscou à Yalta que se noue la rencontre qui crée ce roman, entre le narrateur rentrant tout juste d’un périple en Transsibérien qui doit plus qu’on ne le croit d’abord à Blaise Cendrars, et un Tatar, voulant explorer le berceau criméen de sa famille. La brève cohabitation, oscillant entre une amitié circonstanciée et un quasi-amour houleux, entre ces deux êtres que tout sépare et que tout rapproche – et encore davantage que ce que la lectrice ou le lecteur seront prêts à admettre initialement -, prend des allures de débat permanent, de révision générale, de confrontation passionnée entre plusieurs manières d’appréhender le monde, plusieurs manières de concevoir l’attachement, le détachement, l’ouverture et l’identité.

x

a-481_Arrivee_Yalta_05

Vue de Yalta ( ® Françoise Massard )

x

Je dis le Tatar car, le mystère est bien là, mais voici : ce type était un Tatar. Un vrai. Certaines vies sont tissées tout du long de ce genre d’énigmes : tel est né sur les bords du Rhône, qui découvre un beau jour, sur ceux de la Volga, qu’il n’est ni français ni lyonnais, ni même suisse ou romanche, mais tout bonnement russe, oudmourte, bachkir ou tatar. Le mien, de Tatar, avait de ce peuple ainsi qu’on le fantasme en Occident le caractère mordant, le principe corrosif. Le regard aussi, et la matité de peau. Disons qu’il avait un air d’Asiate, comme les appellent les Russes, qui se tiennent à bonne distance du premier visage non pâle venu, au cas où il trimballerait partout sa ceinture d’explosifs comme un pèlerin son chapelet. Pauvre Russie, pauvre vieille, pauvre myope ! Serait-ce d’être ainsi – Europe un jour, Asie le suivant – Janus Bifrons ; serait-ce d’avoir vécu tant d’années de glaciation qui devrait te dispenser de miroirs ? Serait-ce la guerre de Tchétchénie qui t’aurait convaincue qu’yeux bridés, poil noir et teint mat accusent une proportion naturelle à finir en kamikaze ?

Dès ce premier roman, Emmanuel Ruben développe une riche texture de sensations et de réflexions qui se lancent à l’assaut d’un narrateur qui doute, même lorsqu’il ne l’avoue pas, narrateur qui, sous des formes mutantes, se solidifiera dans « La ligne des glaces » ou dans « Jérusalem terrestre », mais conservera la sincérité de ce questionnement permanent, de cette allègre envie d’en découdre avec l’altérité, de réellement comprendre ce qui est et vient, autour de soi, aussi étranger puisse-t-il sembler de prime abord. Intense et déstabilisant, ce voyage en Crimée d’un genre particulier mérite toute notre curiosité.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

Ruben

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :