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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Querelleur » (Frédéric H. Fajardie)

Folle course-poursuite au galop sur arrière-plan de trotteurs.

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RELECTURE

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Publié en 1979, réédité en 1983 dans la collection Sueurs froides de Denoël, puis à nouveau en 1999 en Babel Noir chez Actes Sud, le troisième roman de Frédéric H. Fajardie porte, comme son prédécesseur « La nuit des chats-bottés », deux des grandes marques de fabrique originelles du romancier qui contribuera, plus que tout autre à l’exception de Jean-Patrick Manchette, à la définition instinctive de ce que l’on appellera le néo-noir français.

Tout d’abord, on y trouve ce grand motif de la vengeance forcée, non pas celle froide et mûrement calculée qui est la plus fréquente dans le roman noir traditionnelle, mais celle qui surgit à chaud, issue des circonstances et le plus souvent tissée d’une fatalité socio-politique ne pouvant s’empêcher de piquer de son dard de scorpion.

– Il faut être courageux, mon garçon ! dit-il d’un air contrit.
Ce type-là n »était pas sincère. Peut-être bien curieux, parce que ce qu’il allait me dire n’était pas banal, mais sincère, sûrement pas.
Reconnaître un frimeur, ça me venait du frangin. Comme tout le reste. Comme les études, l’université, la vieille Simca, la façon d’aborder les filles, l’air à la fois paumé et candide.
Les psychiatres diraient qu’il m’a fait de l’ombre en me protégeant. Moi, je dirais plutôt que le frangin a sacrément déblayé le terrain devant mes pas.

Ensuite, on y voit l’intrigue être sourdement rythmée de ce fantasme soigneusement étudié chez Frédéric H. Fajardie, partagé avec Jean-Patrick Manchette, et que l’on a vu beaucoup plus récemment Jérôme Leroy utiliser avec maestria dans « Le Bloc » (2011) : celui de la maîtrise des armes et d’une certain tactique d’infanterie, acquise lors du service militaire obligatoire des années 1970-1980, mise ensuite à profit d’une toute autre manière – dont le spectre fut d’ailleurs tout à fait authentiquement une source constante de méfiance vis-à-vis des « appelés » au passé gauchiste, de la part des autorités militaires françaises.

Les mecs de la gare étaient en retrait, respectueusement, derrière le type déjà âgé qui faisait figure de numéro un.
Costard gris fer, gueule terne, il contrastait singulièrement avec la pièce uniformément blanche, dépourvue de mobilier. A mieux le regarder, on pouvait pronostiquer sans grand risque qu’il avait dû grenouiller dans tous les coups pourris qui, de la Libération à la décolonisation, avaient fait la grandeur du pays. (…)

J’avais derrière moi onze mois de vie militaire dont deux, assez pénibles, en stage dans les chasseurs de chars. C’est sans doute cette technique, alliée à un fort instinct de conservation, qui fut à l’origine de ma course dingue.
Zigzag, debout-couché, brusques changements de direction, roulés-boulés : toute la gamme déprimante y passa.
Par deux fois, le tireur rata complètement sa cible. Une première fois à l’occasion d’un brutal écart et la seconde lors d’un plongeon.
C’était sans doute un excellent tireur, calme, froid et méthodique, mais il avait les défauts de ses qualités et, dès la troisième balle, une part de mon cerveau avait enregistré son unique erreur : les tirs se succédaient avec la régularité d’un métronome et l’écart de temps entre chacun d’eux était exactement le même.
Chaque homme, quelque part au fond de lui-même, dispose sans doute d’une toquante discrète, invisible et qui ne doit pas comporter plus de trente secondes dans une vie.

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Comme toujours avec Frédéric H. Fajardie, que ce soit dans les romans de sa série Padovani (démarrée avec « Tueurs de flics » en 1979) ou dans des romans plus tardifs comme « Au-dessus de l’arc-en-ciel » (1984), la lectrice ou le lecteur seront frappés par la bizarre poésie de l’écriture, fruit d’un équilibre redoutable, toujours fragile, entre une sécheresse toute munitionnaire et une floraison d’évocations simples, renvoyant souvent à des enfances mythiques que l’âge adulte enterre et malmène.

C’était un petit trocson minable, exactement ce qu’il me fallait. Je m’assis près d’une fenêtre et commandai un café-calva.
Le café-calva, ça m’était venu presque involontairement. Peut-être parce que, depuis la mort du frangin, l’oncle de Normandie était ma seule famille.
La patronne, une grosse rougeaude, avança péniblement, coulissant sur un jeu compliqué de varices. Elle soufflait comme un phoque et, moustache comprise, elle y ressemblait singulièrement, les varices mises à part. Sûr que la pauvre bonne femme attendait avec l’énergie du désespoir le promoteur qui construirait un parking ou un supermarché à la place de son cloaque.
Dans la banlieue est, quartiers déshérités glissant vers l’abîme, la délinquance et la misère relevaient du quotidien et toute sollicitude vous aurait fait passer pour un gonze aux moeurs spéciales. Ici Los Olvidados eux-mêmes auraient fait figure de minets poseurs et bavards.

Course-poursuite fondamentalement effrénée, d’une caserne des Forces Françaises en Allemagne à un cimetière de banlieue parisienne, des couloirs de consigne de la gare Montparnasse aux écuries d’un haras normand, « Querelleur » – ce nom devenant rapidement ici un véritable Rosebud -, dans sa simplicité dépouillée, est peut-être l’un des plus emblématiques romans de l’auteur.

Ce qu’en dit Cécibon de lire est ici. Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Fajardie

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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