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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Apaiser la poussière » (Tabish Khair)

Recréer un monde, à l’intérieur d’un bus sur une route d’Inde.

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Khair

Avant le polyphonique «À propos d’un thug» et le très subtil «Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire», le premier roman de Tabish Khair, publié en 2004 (et en 2010 en France aux éditions du Sonneur, traduit par Blandine Longre), reconstruit un petit monde en mouvement, en une mosaïque de destins et de trajectoires, autour du trajet d’un bus reliant en une journée Patna à Phansa, dans l’état du Bihar.

Enchaînant des chapitres très courts, fragments poétiques d’un puzzle, Tabish Khair assemble en artisan virtuose le kaléidoscope des trajectoires des voyageurs et de tout ce qui gravite autour du bus, microcosme perméable, marqué par les destins et pensées de ses passagers, par le spectacle des routes et les incidents émaillant le trajet, en particulier au moment des arrêts.
Deux voix nous guident dans ce voyage, celle de Mangal Singh, le chauffeur du bus toujours en mouvement, écrivain raté et observateur insatiable des passagers, et celle d’un second narrateur, évoquant la maison de son enfance et ceux qui l’habitaient, les destins passés de personnages qu’on recroisera parfois, comme une métaphore des fondations de la mémoire et de ce qui y est stable.

Rasmus le danois aux origines indiennes monté dans le bus après la panne de sa voiture avec chauffeur s’agrippe à sa mallette remplie de billets de banque, le jeune Chottu a pris la fuite, recherché pour vol et peut-être pour un délit plus grave, Mme Mirchandani, vieille femme richement vêtue est pleinement consciente de sa position, Parvati, un ancien eunuque, tente de devenir une jeune femme convenable, Zeenat la très belle domestique a sans doute été une ancienne prostituée ; chaque destin progressivement se dévoile, révélant aussi la complexité des codes et le cloisonnement social de la société indienne.

«Quelques uns des passagers somnolent […] 
Quand un cahot les réveille en sursaut, ils ont parfois des marques sur leur visage, les plis qu’ont dessinés le bord de la fenêtre ou le revêtement du siège, encore à moitié pris dans les rets du sommeil. Mangal Singh remarque les motifs que forment ces plis quand l’autocar est à l’arrêt et qu’il peut se retourner afin d’examiner ceux qu’il conduit vers différentes destinations, leurs nombreuses histoires séparées se mêlant les unes aux autres durant ces quelques instants seulement, pour ne plus former qu’un unique récit de sommeil et de voyage, un roman de voyage, pense-t-il, et il se met à rire, ce qui surprend de nouveau les femmes, qu’il rassure cette fois en bouchant l’une de ses narines d’un doigt et en se mouchant sur la route qui défile à toute allure.»

Dans ce récit où tout est mouvement, on entraperçoit par les vitres du car des images de l’Inde, les champs morcelés, les villages en bord de route, un graffiti incongru exhortant à lire Proust et la vision de ce commerçant qui répand de l’eau devant sa boutique de confiseries pour «apaiser» la poussière.

«Un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un banyan blanc et d’un lungi à carreaux, sortit de la boutique, un seau en inox à la main. De l’eau débordait du récipient. Avec des gestes habiles, l’homme plongea ses mains dans le seau et les agita pour répandre des arcs d’eau autour de lui. Les gouttes tombèrent sur la poussière sèche du bord de la route, d’abord en l’éclaboussant, puis en formant de véritables lassos, des lassos d’eau qui, espérait l’homme, obligeraient la poussière à rester au repos pendant les premières heures de la circulation matinale.»

Mouvement et apaisement, le lecteur a le sentiment d’être un passager privilégié au cœur de ce labyrinthe de destins.

On peut lire la belle chronique de Anne-Françoise Kavauvea sur son blog De seuil en seuil, ici.

Pour acheter ce livre chez Charybde, c’est ici.

Khair

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Apaiser la poussière » (Tabish Khair)

  1. j’avais déjà posté mes commentaires sur ce livre sur le post de « à propos d’un thug »
    je remets parce que c’est un livre agréable à lire, et qu’il faut soutenir les indiens, ceci dit je suis en pleine littérature africaine (Caine Prize) de très belles choses.

    Le bus Gaya-Patna (pardon, « un express avec la vidéo à bord ») est il similaire au bus de Mangal Singh, conducteur sur la ligne Gaya-Phansa ? Il est vrai que ce dernier n’a pas la vidéo à bord, mais le spectacle y est permanent, en plus des souvenirs que se remémore le conducteur. Pour situer les lieux, Patna est la capitale de l’état du Bihar en Inde, état essentiellement rural et donc pauvre, environ 200 km à l’est de Varanasi (Bénarès autrefois) sur le Gange, et donc globalement à mi chemin entre Dehli et Kolkata. En 70 courts chapitres, ou vignettes de voyage ou de souvenirs, tous très bien écrits et faciles à lire, Tabish Khair nous embarque à bord de « Apaiser la Poussière » (Les Editions du Sonneur, 224 p.) et traduit par Blandine Longre de « The Bus stopped ».

    On démarre le matin du garage quand « il ne fait pas encore tout à fait jour » et cela se termine à la nuit quand « la terre porte son manteau de nuit sans couverture étoilée » Entre, on fait connaissances des divers passagers, dont Fadarah, eunuque, une vieille femme (plus de soixante ans), veuve en sari blanc (Mme Mirchandani) qui « ressemblait à un mainate, mais n’avait rien d’un oiseau » et d’autres figures locales. S’y ajoutent les souvenirs du chauffeur, de son désir insatisfait de Zeenat, servante chez les voisins, ou de Wazir Mian, ancien cuisinier (pardon « chief » des cuisines du rajah de Manpur). Une telle occupation valait bien les félicitations obligatoires en fin de repas.

    Et puis il y a les gens du Bihar lors de la traversée des villages. Cet homme qui « Avec des gestes habiles, [.. ] plongea ses mains dans le seau et les agita pour répandre des arcs d’eau autour de lui. Les gouttes tombèrent sur la poussière sèche du bord de la route, d’abord en l’éclaboussant, puis en formant de véritables lassos, des lassos d’eau qui, espérait l’homme, obligeraient la poussière à rester au repos pendant les premières heures de la circulation matinale. », passage qui fournit le joli titre (plus joli que le titre anglais). Ou ce graffiti « Proust Padho ! / Lisez Proust ! » sorti de nulle part. Il faut reconnaitre que la société indienne est cultivée et lit beaucoup. Le livre de Tabish Khair est à 245 INR pour un salaire moyen de 9000 INR.

    Tous ces gens, encore pas trop remis de la partition de 1947 et de la création des deux états du Pakistan, et surtout le déplacement d’une douzaine de millions de personnes, avec la séparation encore plus nette entre musulmans et hindous. Cette partition là est loin d’être réglée (lire à ce sujet le « Bombay Maximum City » de Suketu Mehta (2006, Buchet Chastel, 780 p.) qui décrit la ville comme étant une véritable bombe à retardement. Et en plus, (surtout dans le Bihar), c’est avant le grand bond des pays émergents (BRICS) et le début des classes moyennes (lire le délicieux « Le Tigre Blanc » de Aravind Adiga (2008, Buchet Chastel, 324 p.) acheté sur un quai de gare à Varanasi. Bref, une société décrite dans ce livre, encore très rurale et traditionnelle, qui disparait petit à petit (mais à pas de géants dans les métropoles). Société complexe où règnent le népotisme et les maoïstes naxalistes, ce qui n’arrangent pas la situation du nord-est de l’Inde. Société avec de gros problèmes de corruption (les dynasties gouvernantes et dans une certaine mesure les gouvernants communistes – et démagogiques), mais qui a mis l’accent sur l’éducation (il y a tellement à faire) et sur la culture. Une capacité créative étonnante. (Travailler avec des chercheurs indiens est véritablement stimulant). Pour en revenir au bus de Mangal Singh (et au titre anglais), on retrouve dans les dernières pages du livre les problèmes sociétaux de l’état, et surtout la persistance des castes. La fin du voyage est assez inattendue.

    Publié par jean louis | 14 mars 2016, 11:19

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