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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Rue de la Cloche » – Trilogie Krachevski 2 (Serge Quadruppani)

Grands travaux, spéculations immobilières, guerre du Golfe et gros cadeaux entre amis (ou non).

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Rue de la Cloche

Publié un an après « Y », chez Métailié, en 1992, « Rue de la Cloche » est le deuxième volume de la souple série policière (bien) noire de Serge Quadruppani, sa première intrusion dans le genre, que j’ai choisi de nommer, du nom de l’étonnant protagoniste commun aux trois romans, « trilogie Krachevski » (bien que le personnage y soit désigné le plus souvent sous le nom de « Émile K. »).

À quinze heures, quai de la Rapée, aux dix-huitième étage d’un immeuble de verre, on est assis autour d’une longue table. Les messieurs ont la mine de celui qui doit dynamiser sa branche, gérer efficacement des ressources humaines, animer et coordonner une structure de mission chargée du suivi, optimiser le redéploiement d’entreprises au premier plan de leur secteur. On sent bien que celui-ci est autonome de tempérament, très relationnel et très communicant, que celui-là a une ouverture d’esprit, un sens du contact alliés à une forte puissance de travail, que ce troisième, passionné, a un sens aigu de l’organisation et du concret, que ce quatrième a un profil des plus pointus. Les dames sont à l’unisson, avec ce brin de féminité qui est un plus. L’une d’elles se lève et prend la parole :
– Nous sommes réunis pour prendre connaissance de l’audit de sécurité sur nos locaux accessibles au public, destiné à prévenir premièrement le développement de nouvelles formes de criminalité, deuxièmement les nouveaux risques générés par la guerre du Golfe. Même si ce rappel vous semble inutile, permettez-moi, en tant que présidente de séance, d’insister sur la confidentialité de nos travaux. Leurs conclusions seront strictement réservées aux directions générales. Y a-t-il des remarques préliminaires ?
Après un bref silence, la présidente annonça :
– Puisqu’il n’y a pas de questions, nous allons tout de suite écouter le rapport de notre consultant.
Elle appuya sur un bouton. – M. Krachevski, annonça-t-elle tandis que la porte s’ouvrait sur un homme portant costume d’alpaga, cravate prune et loden vert tyrolien.

Conscient de ses inspirations manchettiennes revendiquées, Serge Quadruppani s’appuie à nouveau ici sur son personnage exceptionnel d’enquêteur privé, ex-membre d’élite du GIGN, paranoïaque et affûté, professionnel et désabusé, prudent et insensé, pour « résoudre » (si l’on ose dire) l’imbroglio joyeusement démentiel dans lequel a plongé inconsciemment un traducteur sur le retour, lorsqu’un manuscrit américain sur lequel il somnolait gentiment (et dont il avait, en réalité, sous-traité la traduction à sa jeune maîtresse) se révèle l’objet de convoitises aussi multiples qu’acharnées. Je ne dirai rien sur la transition éventuelle venant de « Y », au risque d’en dire un peu trop sur la conclusion de celui-ci.

GPE

« Les travaux du Grand Paris Express créeront 18 000 emplois » (Le Figaro, janvier 2015)

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– Mon nom ne vous dit peut-être rien, bien qu’on ait parlé de moi à plusieurs reprises dans des journaux…
– Je lis pas beaucoup les journaux…
– Pendant douze ans, j’ai servi dans des unités antiterroristes, et remporté quelques succès spectaculaires. Quand j’ai quitté mon corps, on a donné des raisons psychiatriques à mon départ : on a prétendu que je me prenais pour un Indien. La réalité est que j’étais en désaccord avec mes chefs sur la manière de conduire  certaines missions. Ils auraient bien voulu me voir disparaître dans un accident, mais ils savaient que je n’étais pas parti sans biscuit. J’avais des documents qui auraient été automatiquement rendus publics après ma mort… Mais je me suis assez vite rendu compte que les dossiers secrets, ça vieillit mal. Une affaire scandaleuse aujourd’hui ne sera plus qu’un pétard mouillé  deux ans plus tard. Regardez l’Irangate : des révélations qui auraient, sur le moment, fait trembler le sommet de l’Etat n’attirent plus que des ennuis bénins à quelques comparses. J’ai des bandes vidéo sur la manière dont ont été conduites les tractations sur les otages français au Liban, en 86-88. Mais maintenant, qui s’intéresse encore à ces vieilles histoires ? Alors, je suis entré dans une spirale inflationniste : je dois renouveler de plus en plus vite mon stock de secrets, si je veux survivre…

Le roman est peut-être un peu moins puissant, un peu moins authentiquement fou que son prédécesseur « Y », mais il fonctionne néanmoins, échevelé en diable, à cent à l’heure, accumulant les portraits de puissants et de corrompus arrachés à l’actualité de l’époque et à l’histoire, entre intérêts immobiliers japonais nettement infiltrés par les yakuzas, marchands d’armes (surtout lorsqu’il s’agit d’armes honnies) toujours gentiment satisfaits d’eux-mêmes, conflits d’intérêts soigneusement ramifiés et exposés au plus offrant, officines patronales offrant le gîte, le couvert et le refuge aux collaborateurs férocement non repentis, ou encore fonctionnaires de sécurité méritants mais bien prompts à songer à leur reconversion.

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Les airs héroïques qui déferlaient des hauts-parleurs kurdes staliniens bousculaient les slogans mégaphonés des groupuscules, et dans le pathos grandiose des chants de la steppe et des montagnes, les mots d’ordre raisonneurs des pacifistes, des laïcs et des libres penseurs étaient emportés comme des dépouilles aux selles des cavaliers de la Horde d’or. Léon passa devant les paroisses trotskistes où la persistance de l’ouvriérisme se mesurait à la longueur des blousons de cuir, il longea les banderoles rouges et noires de la CNT, syndicat de joyeux drilles qui paraissaient bien capables d’empêcher le coup de force de Franco, aperçut la Fédération anarchiste et ses importantes délégations du troisième âge, croisa des bandes d’étudiants accoutrés comme pour un bizutage avec signe de la paix sur la face, masque à gaz ou slogans dramatiques dans le dos, et contourna des créatifs qui diffusaient des affiches susceptibles d’élever le niveau de conscience des personnels de MJC.
Un attroupement plus serré, nimbé du halo des spots et hérissé de micros, signalait la présence des organisateurs. Collier de barbe et regard traqué derrière ses lunettes, un porte-parole, après avoir expliqué que les gens étaient démobilisés par le travestissement de la guerre en jeu vidéo, que le cortège n’était pas autorisé à sortir de la place, et que le président de la République n’avait pas reçu la délégation, concluait que la manifestation était néanmoins un succès. « La véritable guerre, celle qui tue, va réapparaître, ajouta-t-il, et alors, nous serons une foule, une marée… ».

On trouve ici aussi à nouveau ces instants magiques de poésie quasiment onirique qui annoncent les textes ultérieurs de Serge Quadruppani, tout particulièrement « Les Alpes de la Lune » (2000) et « Vénénome » (2005), même si ces rêves sont ici confiés à un lévrier russe ou à un épagneul, métaphores récurrentes et absolument ni anodines ni gratuites au fil de ces 250 pages enlevées.

Le brame du cerf monta vers les nuages étalés d’un vertigineux coup de pinceau jusqu’aux confins de la plaine. Dans un effort éperdu, l’animal tenta d’arracher ses pattes postérieures à l’emprise de la tourbière. Le barzoï cessa d’aboyer pour mordre le cerf au tendon d’une patte antérieure qui se souleva, secouant le museau arrimé à sa chair. Le chien sentit sur lui le souffle de la bête traquée qui inclinait la tête pour le heurter de ses bois. Alors le chasseur plongea son épieu dans la gorge du cerf et, mêlée aux fumets de terreur de la proie, aux exhalaisons de la vase, une enivrante odeur de sang emplit les narines du barzoï.
– Allez, Starky, j’ai pas toute la journée !
Le chien du tsar et des voïvodes sentit l’impérative pression de la laisse et fit où on le laissait faire, répandant sur le pavé de la rue de la Cloche la morne puanteur des espèces défaites et de leurs souvenirs.

Le livre est hélas épuisé, en attendant une réédition future.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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