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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Y » – Trilogie Krachevski 1 (Serge Quadruppani)

Le premier roman (très) noir de Serge Quadruppani, en 1991, et son grand Émile K.

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Publié en 1991 chez Métailié, le premier roman noir de Serge Quadruppani était le premier volume d’une souple trilogie constituée autour d’un personnage particulier, énigmatique ex-gendarme d’élite devenu privé de haut vol, Émile Krachevski, et avait donc deux suites pouvant se lire largement indépendamment, « Rue de la Cloche » (1992) et « La forcenée » (1993), même s’il est plus aisé et plus logique de les lire dans l’ordre.

Émile K. franchit le barrage sous l’œil des hommes en noir qui maintenant le fixaient tous, d’un air à la fois indécis et joyeux. Celui qui l’avait fait passer avança de quelques pas aux côtés du privé qui se taisait. Puis il lui coupa la route et leva la main comme s’il allait effectuer un salut militaire. Il arrêta net son geste et la tendit :
– Content de vous revoir… mon capitaine.
Il avait un visage joufflu et rougissait facilement.
– Ne m’appelle pas comme ça, dit Émile K. en lui serrant la main. Je suis un civil maintenant.
– Vous venez nous prêter main-forte ?
Avant qu’Émile K ait pu répondre, un moustachu en uniforme noir s’approcha et lui tendit un walkie-talkie, en lui disant avec un fort accent du Sud-Ouest :
– Mon capitaine, le colonel veut vous parler.
Sur un regard interrogateur d’Émile K. il précisa : – Je lui ai signalé votre présence, dès que je vous ai vu.
Émile K. plaqua contre son oreille la boîte métallique à courte antenne.
– Krachevski ? demanda la boîte.
– Oui.
– Viens me voir. Dis à Decourt de te montrer le chemin.
– Vous savez que vous n’avez plus d’ordre à me donner.
– Je te le demande, à titre amical.
– Quel humour.

Survenant deux ans après la publication de son essai « L’antiterrorisme en France », « Y » permet à Serge Quadruppani d’intégrer tout le matériau technique qu’il maîtrise déjà quant aux arcanes de ce qui ne s’appelle pas encore le « renseignement intérieur » à une trame hallucinée (dans laquelle la drogue, fléau de l’un des trois principaux protagonistes, et la poussière d’ange, partiellement promue au rang de McGuffin, jouent un rôle clé), qui allie savamment la rage froide et fatale d’un Jean-Patrick Manchette (qui saluera d’ailleurs « Y » avec force dans ses chroniques) à la tendresse toujours quelque peu paradoxale d’un Frédéric H. Fajardie.

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Jacques Tardi : illustration pour « Le petit bleu de la côte Ouest » de J. P. Manchette.

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C : Dans le métro parisien, quand on quitte une rame suante pour foncer vers l’escalier mécanique, quand, au bout d’une trajectoire calculée pour éviter le gros de la foule, on agrippe le premier la rampe de caoutchouc dur, la montée irrésistible et lente des marches d’acier strié dénoue doucement l’angoisse de tant de regards torves et vides, jusqu’à la délivrance finale de l’air libre.
Mais pas à Château-Rouge. La décompression n’y opère pas. Non que le mépris ordinaire des choses pour les hommes y soit plus intense. Comme dans n’importe quelle station de métro parisien, les sièges y sont disposés de manière à empêcher les pauvres de s’y étendre et comme partout les panneaux de pub penchent vers l’usager leur sollicitude courbe. Les flaques, les taches et les traces n’y sont en fin de journée pas plus nombreuses qu’ailleurs. Tout au plus peut-on deviner, à voir les quais privés de télé, que la rame dégorge surtout de la catégorie défavorisée. En fait, ce qui empêche de mieux respirer quand on émerge au ras du trottoir à la station Château-Rouge, c’est qu’en haut ou en bas, c’est pareil. Même cohue, même odeur besogneuse et surie. Même merde.

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Fils d’Alexandre Varga, un ex-avocat français tiers-mondiste et révolutionnaire devenu banquier interlope, Claude Varga se voit forcé, après la disparition soudaine de son père et de sa précieuse mallette, en compagnie de son assistante, de partir à sa recherche avec la sœur de celle-ci, Adèle, incité et poursuivi par plusieurs hordes liées au grand banditisme, à l’État profond ou aux deux – hordes parmi lesquelles se distingue toutefois un policier italien « spécial », boulimique et phraseur -, dans l’une de ces trajectoires folles, heurtées et authentiquement catastrophiques dont le néo-polar français eut longtemps le secret.

– Attends. Tes tueurs, ils sont bien retranchés dans la station de la ligne Vincennes-Neuilly, celle qui est à ciel ouvert ? Avec un hélico et la Ferret, tu peux régler le problème.
– La Ferret ?
– Tu sais bien, la cartouche qui doit être tirée à travers un support : au contact de l’obstacle, le projectile contenant du gaz CS se désagrège, répandant le gaz à l’intérieur. Quinze minutes d’incapacité pour les occupants du local.
– Tu crois qu’on peut faire descendre un hélico dans un espace aussi restreint ?
– Guimard te fera ça les doigts dans le nez. Et pour le tir, je verrais bien Delastre ou Fernandez.
Maurice serra la main d’Émile K..
– C’est loufoque mais il y a peut-être quelque chose à creuser…
– Je t’enverrai la facture… Ah, et fais gaffe, je ne sais pas ce qu’il a avalé, ton Indien, mais s’il s’agit de certaines plantes magiques, et si c’est un sorcier, il vaudrait mieux clouer son cadavre avec un pieu, si tu ne veux pas qu’il se transforme en homme-tigre.
Le rire de Maurice coinça un peu. Émile K. avait mis autant de sérieux dans ses derniers conseils que dans son expertise militaire.

Au-delà du personnage d’Émile K., possible héritier du Tarpon de Manchette, justement, avec son extrême professionnalisme, sa carrière mystérieusement chaotique et ses doutes intimes désormais maîtrisés et sombrement sublimés, Serge Quadruppani nous offrait dès ce premier essai une langue plutôt neuve dans le polar français, fidèle à la froideur manchettienne (et à son sens abrupt du dialogue), mais y ajoutant une causticité chantante, une cruauté enjouée jusque dans sa démesure, une capacité au clin d’œil mine de rien, lorgnant déjà du côté des rudesses chaleureuses des maîtres du noir italien contemporain, et annonçant à bien des égards les trésors de poésie subtilement désenchantée des « Alpes de la Lune » (2000) ou de « Vénénome » (2005), en attendant de retrouver, presque vingt ans plus tard dans « Saturne » (2010), une nouvelle enquêtrice hors normes en la personne fort différente de Simona Tavianello.

On ne peut que regretter amèrement qu’un roman de cette qualité persiste à demeurer indisponible.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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