☀︎
Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Dawa » (Julien Suaudeau)

La misère au service de la vengeance, en habit religieux de circonstance, tandis que les pouvoirs s’empiffrent de leur mieux.

x

Dawa

Publié en 2014 chez Robert Laffont, le premier roman de Julien Suaudeau, qui enseigne le français aux États-Unis depuis 2006, , a connu une gloire médiatique soudaine à l’automne dernier, lorsque les attentats du 13 novembre ont violemment résonné avec l’intrigue de son polar noir, dans lequel, par vengeance froidement mûrie au fil des années, un respectable professeur d’université, d’origine algérienne, parvient à convaincre cinq jeunes en déshérence d’Aulnay-sous-Bois, de se faire sauter au même moment dans cinq gares parisiennes, lui-même visant la sixième et dernière d’entre elles.

Ce caractère, de loin, prophétique, qui a enchanté pendant plusieurs semaines de la fin 2015 les observateurs de tout poil, pris d’une variante multiforme de schadenfreude, nous rappelle à quel point la fiction – et tout particulièrement la fiction noire, au moins depuis Raymond Chandler et Dashiel Hammett, plus encore depuis Jean-Patrick Manchette et Frédéric H. Fajardie – dispose d’une capacité peu commune, et très souvent bien supérieure à celle d’essais d’ « actualité », vite ficelés pour satisfaire un appétit journalistique ponctuellement insatiable, pour saisir le réel, et en discerner des structures et des ramifications possibles, au cœur des chaos apparents.

Ce caractère, disons, « prophétique » n’est toutefois pas du tout à mon sens l’aspect le plus intéressant de ce roman, qui n’en manque pas, d’aspects intéressants.

You can crush us, you can bruise us
But you’ll have to answer to – the guns of Brixton
(The Clash, 1979, deuxième exergue choisi par Julien Suaudeau pour son roman)

x

Sur le chemin du RER défilent des dizaines de pavillons identiques au sien et, ce matin en plein soleil, Assan trouve leur uniformité plus infâme que d’habitude, plus humiliante aussi. Ces villages entiers arrachés à leur sol dans les années soixante, tous ces morceaux de bled recollés en vrac, d’abord dans la Zone, puis tout autour de Paris, ces milliers de familles venues bâtir la banlieue, finalement démolies par elle. Cinquante ans après, derrière ce crépi fissuré et moisi, que reste-t-il des espoirs de la première génération ? Soixante-dix mètres carrés de photos jaunies dans des cadres bon marché, qu’on ressort comme des reliques à chaque anniversaire, la nostalgie pitoyable de là-bas qui n’est jamais assez impérieuse pour se donner le courage d’y retourner. Ils en parlent tous, du pays, les jeunes nés ici comme les vieux avec leurs poumons bouffés par l’amiante et les Gitanes maïs, mais ils n’ont que ça à la bouche dès qu’ils se retrouvent autour d’une table ou sur le canapé du salon devant Al-Jazeera, mais le fait est qu’ils n’en feront jamais rien et qu’ils ne savent pas qui ils sont, ni français ni algériens, ni même un peu des deux. Et pas un seul n’a le cran de se l’avouer.

2985901_orig

Cité des 3000 (Aulnay-sous-Bois)

x

Passons rapidement sur l’enchevêtrement de vengeances croisées qui irrigue l’intrigue, sans doute bien utile pour donner une épaisseur humaine bienvenue à plusieurs des principaux protagonistes, mais tout de même nettement tiré par les cheveux, comme le rappelle Encore du Noir dans sa chronique tout à fait élogieuse en dehors de ce point (lien en fin d’article).

Peu après, il termine son petit déjeuner sans appétit et sans intérêt pour le journal du matin, qui pourrait aussi bien être celui de la veille ou du lendemain. Plans sociaux, pouvoir d’achat, sécurité routière, Euro Millions, alerte orange dans le Sud-Est, francs-maçons, comptes en Suisse et politiciens sans couilles, néanmoins sucés dans les palaces. Des escort girls, du malaise masculin et du mal de dos à volonté : l’ADN rabougri d’une grande puissance en bout de course, où l’inconséquence se pratique avec l’intensité d’un sport national.

x

pa00088826

Hôtel Landolfo-Carcano, actuellement ambassade du Qatar à Paris.

x

C’est sans doute dans la mise en parallèle, minutieusement documentée pour que les belles formules à l’emporte-pièce qu’il met en œuvre sonnent avec crédibilité, d’un cynisme désormais hors du commun dans les petits et les grands sommets des machines étatique et économique – la traque des investissements « désintéressés » du Qatar, à tous les niveaux où se touchent le politique et l’économique, est un morceau de bravoure à elle seule -, d’une part, et d’un désespoir quotidien qui n’a, fondamentalement, rien de particulièrement religieux – et l’auteur le souligne à maintes reprises, insistant ici sur une analyse largement marxisante (et citée comme telle dans plusieurs dialogues), que la presse de droite accourant pour encenser le roman, y espérant peut-être une forme intelligente de « La France orange mécanique », a soigneusement évité de voir -, là où le socio-économique a été sciemment sacrifié, depuis des années, que Julien Suaudeau impressionne le plus.

Sans doute moins affûté que le DOA de « Citoyens clandestins » ou de « Pukhtu Primo » dans la construction d’infiltrations secrètes et de réseaux guerriers, moins profondément historico-politique que la Dominique Manotti de « Nos fantastiques années fric » ou de « Lorraine connection », moins fin inventeur d’État profond que le Jérôme Leroy de « L’ange gardien », il parvient néanmoins aisément à hisser son assemblage passionnant de presque 600 pages dans la zone où opèrent ces trois romanciers comptant parmi les meilleurs de notre paysage actuel.

x

© Reuters

x

Cheville ouvrière de l’équipe précédente, il a été approché par le nouveau ministre en mai 2012, alors qu’il se préparait tristement à un retour au Conseil d’État. L’homme ne lui inspirait guère plus confiance alors qu’aujourd’hui, avec sa gravitas de beau gosse viril mais correct, matois et ramenard, sa kippa sur la tête le matin et son dégommage de foulards l’après-midi, sa clique très Deep State de criminologues et de super-flics qui voient loin, son accent de titi parisien pour arracher les dernières voix indécises sur les marchés à la veille d’un scrutin. On sentait déjà qu’il ferait la loi dans son gouvernement de besogneux et qu’il était affligé d’une forte propension à se croire la figure de proue de ce nouveau PS chaque jour plus honteux de son S – socialisme dont il entendait bien racheter le laxisme historique en matière de sécurité et d’ordre public, la mollesse incarnée par les traits fuyants du président élu, et la bonne vieille stratégie mitterrandienne de laisser monter le FN pour siphonner les voix de la droite de gouvernement. Alex avait beau le trouver habile, l’éducation rad-soc et la religion de l’État que ses parents lui avaient inculquées, renforcées par le romantisme qu’il cultivait en secret, l’empêchaient d’absoudre cette façon que le ministre avait d’occuper le terrain en repeignant la gauche aux couleurs de l’autorité et du réel, celle de ses yeux cobalt et intransigeants. Pour les journalistes sous le charme, en revanche, il était le réaliste qui allait abandonner les territoires du rêve et des bons sentiments aux obsessions doctrinaires de la garde des Sceaux, et sauver par sa manière forte le pays d’une majorité permanente de nationaux-populistes, marinée dans le jus de la crise économique, d’un taux de chômage à deux chiffres, du rejet de la politique traditionnelle par les braves gens, et du sentiment diffus, tout en bas de la France, qu’on n’était plus vraiment chez soi, ni très rassurés d’en sortir une fois la nuit tombée.

Malgré ses quelques imperfections, « Dawa » est un roman captivant, subtil, dont le robuste pessimisme laisse toutefois entrevoir quelques pistes, toutes fictionnelles qu’elles soient, pour échapper aux chocs dont l’issue fatale est prophétisée désormais à longueur d’éditoriaux et de peurs orchestrées.

Ce qu’en dit élogieusement Encore du Noir est ici, Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

getimage

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Deadline  (Jean-Marc Flahaut) | «Charybde 27 : le Blog - 19 août 2017

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :