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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Les arpenteurs » (Kim Zupan)

L’amitié ambigüe et crépusculaire entre un vieux tueur en série derrière les barreaux et un jeune shérif. Un premier roman hypnotique.

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Installé dans une maison au confort sommaire dans le Montana du Nord avec son épouse, Val Millimaki, jeune adjoint du shérif, passe ses journées à arpenter la nature pour rechercher des randonneurs perdus ou des personnes disparues en compagnie de son chien, en dernier recours après l’échec des recherches de la police, et ses nuits en prison à surveiller John Gload, un tueur en série finalement capturé à près de quatre-vingt ans après avoir échappé à la police pendant des décennies.

L’accumulation des recherches de disparus pour lesquelles Val Millimaki arrive trop tard, réussissant seulement à retrouver des cadavres, les nuits passées dans le couloir humide de la prison en compagnie du tueur, une proximité avec les morts en écho à l’épisode terrible de son enfance raconté en prologue, entraînent la dislocation du sommeil du jeune policier et font voler en éclat sa perception du monde, des vivants, et sa vie de couple.

«Valentine Millimaki ne verrait plus John Gload à la lumière du jour pendant un mois, ni sa femme pendant presque aussi longtemps. Il quittait sa maisonnette au pied des Little Belt Mountains alors que le soleil, réduit à quelques braises, brûlait entre les arbres sur la crête à l’instant où sa femme rentrait, et il passait de longues nuits à arpenter sans but le vieux bâtiment ou à s’asseoir devant les cellules des prisonniers, à moitié fou d’ennui et de claustrophobie.»

Tueur sans regrets, capable de démembrer méthodiquement et placidement un être humain, interlocuteur matois prêt à exploiter chaque faiblesse de l’autre, John Gload semble pourtant être aussi capable de bonté et d’empathie, au fil de ces nuits où il dévoile peu à peu ses crimes à Millimaki, son dernier confident.

Dans cet univers carcéral de tourments et de cauchemars fiévreux, un lien paradoxal d’amitié se développe lentement entre les deux hommes, le jeune adjoint au shérif doté d’une capacité d’empathie hors normes et le tueur qui semble pouvoir basculer sans raison de l’homme au monstre, une proximité née des traits communs de leur enfance, d’une familiarité avec la mort surgie trop tôt dans leurs vies, de la solitude qu’ils ont recherchée dans les champs pour se soulager du fardeau d’une sociabilité pesante et difficilement compatible avec les fantômes qui les hantent.

Kim Zupan

Kim Zupan

«Émergeant de la lumière artificielle et glacée de la prison, plongé dans cette journée d’avril dorée et dans le chant des oiseaux, Millimaki se sentait plus que jamais prisonnier. Un lieu d’obscurité perpétuelle où, même par un jour de printemps resplendissant la pénombre ne disparaissait pas mais se retirait simplement, reculant comme un brouillard et s’attardant près du plafond où étaient fixées les chaînes des néons. Quand il se rasa en fin d’après-midi, les yeux du travailleur nocturne qui le scrutaient dans le miroir étaient ourlés de rouge, sa peau cireuse, presque jaune. Il examina le dos de ses mains à la lumière du jour, elles lui semblaient lisses et pâles comme celles d’un enfant. Il craignait qu’un virus carcéral n’ait pris possession de son corps, contracté par une poignée de main, une toux, un éternuement. Ou de se transformer en Gload. Il se demandait aussi si, comme une maladie contagieuse, le vieil homme ne lui avait pas transmis son insomnie, et s’il pouvait l’accuser de ce manque de sommeil qui semblait incurable.»

À 61 ans, Kim Zupan signe ici un roman superbe loin de tout manichéisme, où les contrastes entre la splendeur étincelante et la sauvagerie des grands espaces du Montana et les ténèbres de l’univers carcéral, entre deux personnages proches malgré tout ce qui les sépare, révélateurs des échos troublants qui peuvent exister entre les vies et de la ténuité de la frontière entre bien et mal, marqueront durablement le lecteur ou la lectrice.

Pour commander et acheter chez Charybde ce livre paru en 2014 et traduit en français par Laura Derajinski pour les éditions Gallmeister, c’est ici.

 Montana

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Les arpenteurs » (Kim Zupan)

  1. Il me fait de l’oeil. Je sens que je vais céder …

    Publié par lesmotordusdanneju | 3 mars 2016, 15:36

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