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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Et leurs baisers au loin les suivent » (Corinne Royer)

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

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Et leurs baisers au loin les suivent

Léon Nerval, éleveur dans les environs de Nevers, a disparu. C’est ce que son épouse Cassandre – une femme née en Haïti et adoptée par une famille en Bourgogne, une famille habitée de bonnes intentions mais aussi de la volonté radicale de la couper définitivement de ses racines – est venue déclarer à la gendarmerie, mettant le lecteur d’emblée dans la confidence d’une déclaration mensongère.

«Je suis allée à la gendarmerie.
J’ai dit, Léon n’est pas rentré avant-hier et il n’est pas rentré hier non plus.
J’ai dit, j’ai peur qu’il soit arrivé quelque chose à Léon.
C’est par ce mensonge que tout a commencé.

En réalité, au moment où je prononçais ses mots, déjà je pliais sous le faix écrasant de l’absence. Pas une de ces défections ordinaires, prévisibles, dont on se relève juste un peu sonné une fois le coup passé. Non, rien qui ne puisse s’apparenter à une défaillance passagère, abattement, tendance léthargique, déficience des forces vitales, rien qui ne ressemble non plus à une faiblesse de l’âme, mais bel et bien ça, une absence massive, brutale, irrévocable, une charge pondéreuse qui envahit l’espace, accapare chaque particule autour de moi – air murs tissus nourriture peau poils cheveux -, dévore comme une chienne enragée, mord, mâche, déchire, broie, engloutit, avale, bave, déglutit, avale encore, et soudain tout vient à manquer.
Une absence carnivore.»

Héritier du domaine du Grand Fleury en surplomb sur une falaise au-dessus de la Loire, dont les terres très fertiles grâce aux alluvions du fleuve s’effritent inévitablement, rongées par l’effondrement progressif de la falaise, Léon Nerval était un homme taciturne, torturé par des souvenirs douloureux et tus, déportés dans les angles morts de son existence.

Domaine du Grand Fleury

Domaine du Grand Fleury

«À chaque montée du fleuve, la falaise rongeait la part d’oubli qui séparait Léon de son passé et c’est dans ce précipice que je le regardais vaciller jour après jour, cette plaie profonde, mal refermée, cet héritage arraché aux mains d’un frère mal aimé, un frère dont je n’ai vu le visage que flouté sur une photo sépia et dont Léon n’a jamais prononcé le prénom.
Un frère banni des terres et des cœurs.
Ce qui toujours ici, s’apparie.»

Le jour de sa disparition, Léon s’était rendu pour un rendez-vous à Nevers, répondant enfin aux appels téléphoniques répétés et insistants d’une voix masculine anonyme, celle que Cassandre appelait la Voix. Retrouvailles, sous forme de rédemption ou de catastrophe, dangereux glissement vers le bord du précipice, que s’est-il passé ce jour-là à Nevers ?
Coïncidence ou pas ? Le même jour, en soirée, un accident s’est produit sur la départementale 979 et un scientifique spécialiste des papillons monarques a péri, la cage des papillons qu’il transportait avec lui a mystérieusement disparu. La migration des Monarques, longue ondulation orangée qui traverse le continent américain, s’en est trouvée gravement perturbée, mettant en péril la survie de l’espèce.

monarch-butterflies-mexico_28112_990x742Plusieurs vies se dévoilent peu à peu, au travers du monologue intérieur de Cassandre et des lettres qu’elle reçoit finalement de la Voix, arpentant le passé de Léon, ses silences et ses mensonges bienveillants, et les circonstances de sa disparition.

Ce troisième roman de Corinne Boyer, paru en janvier 2016 chez Actes Sud, dont le titre est un écho au poème d’Aragon, repris en chanson par Leo Ferré et d’autres sous le titre «Est-ce ainsi que les hommes vivent», démarre à la manière d’une enquête policière, mais il est en réalité une plongée superbement écrite et subtilement agencée, dans l’intimité des êtres au-delà de leurs dissimulations et de leurs secrets. Il explore les ramifications d’une histoire familiale, les liens qui sont coupés mais ne meurent jamais, et comment ce qui s’est passé ailleurs et autrefois, en Algérie ou en Haïti, continue d’agir au-delà du temps et des océans, dans la réalité du destin de deux frères ou dans les rêves d’Haïti de Cassandre.

«Lorsqu’il arrivait à Léon de me parler de l’Algérie, il y avait un tel effroi dans sa voix qu’il me semblait que toute son identité s’était forgée là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée, ce qui est ensuite advenu de son existence n’étant plus qu’une conséquence, une prolongation, une interminable après-guerre. J’avais le sentiment que Léon était à la fois né et mort à vingt ans à Oran. Je me sentais à jamais exclue de cette part d’ombre, cette terre lointaine qui avait enfoui dans ses entrailles l’âme de celui qui partageait ma vie, vaquant parfois comme un exilé sur ses propres terres, s’efforçant à tout prix de s’y enraciner à nouveau, arborant les oripeaux d’un homme solide, charpenté, ancré depuis toujours dans le sol nourricier alors qu’un greffon de son être avait pris ailleurs, sur une branche non seulement étrangère mais ennemie. Un minuscule greffon, torturé, noué, un sarment.»

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corinne-royer

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Lire au soleil – Un été 2016 (1) | Charybde 27 : le Blog - 4 juillet 2016

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