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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Un certain monde » (Elizabeth Harrower)

Oppression et égarement des vies, au travers du destin de deux femmes.

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Elizabeth Harrower

Zoé, personnage central de «Un certain monde», est issue d’une famille riche et cultivée, une famille «parfaite». Ses parents, éminents biologistes, occupent une position en vue dans l’une des cités les plus agréables du monde anglophone, Sydney, à la fin des années 1940. À dix-sept ans, Zoé semble être elle-même plus que parfaite, intrépide et naïve; elle jouit d’une confiance inébranlable en l’avenir et en ses propres possibilités.
Son frère Russell semble plus tourmenté : fait prisonnier pendant la seconde guerre mondiale, il est beaucoup plus sensible au sort et à la souffrance des autres. Il s’est ainsi lié avec Stephen et sa sœur Anna, deux orphelins aux moyens modestes et au destin beaucoup plus incertain, élevés après l’accident de voiture qui a coûté la vie à leurs parents par une tante dépressive et un oncle tout aussi défaillant. Au début du roman, avec une gentillesse qu’Anna décrit dans son journal intime comme «presque surnaturelle», les parents de Russell ont invité ces amis pour une partie de tennis.

En découvrant le roman d’Elizabeth Harrower, qui dépeint sur une vingtaine d’années les vies de ces quatre personnages au plus près des émotions qui les parcourent, on se dit que la littérature peut définitivement nous apprendre beaucoup plus que de nombreux essais sur les traits de la société bourgeoise, la tyrannie familiale, et sur les obstacles à l’émancipation des femmes.

Pendant vingt ans ces deux frères et deux sœurs se croisent et se retrouvent, et les événements de leur vie – les mariages, le décès prématuré de la mère de Zoé qui la conduit à abandonner un début prometteur de carrière dans la photographie en Europe et une liaison amoureuse pour retourner s’installer en Australie – sont racontés de manière diffuse, aux marges d’un récit centré sur le regard de deux femmes que tant de choses opposent, Zoé et Anna, sur leurs conversations et pensées intimes, souvent empreintes de déception ou de désarroi.

«Elle se voyait parfois sous les traits de quelqu’un qui aurait choisi de se plier aux caprices d’un décorateur d’intérieur despotique. […]
Elle lui jeta un coup d’œil au-dessus de la table. Où était-il parti, l’amant, l’aimé ? Elle avait en face d’elle l’effigie de Stephen. Il était leur tombeau à tous les deux.»

«J’ai épousé sa névrose, songea-t-elle sans grande émotion. J’ai été attirée par l’étrangeté de son esprit, comme un psychiatre pourrait être séduit par un cas intéressant. Il avait besoin d’une analyste à demeure. Aucun de nous deux ne l’a compris.»

Les moments où les personnages semblent toucher au bonheur sont comme extérieurs à eux-mêmes, dans la contemplation de la perfection des ciels et des paysages que leur regard embrasse, tandis que leur propre destin, saisi de l’intérieur par le biais des instants et des émotions, prend au fil des pages l’allure d’un gâchis inévitable.

«Et pourtant certains jours, lorsque la brume, les nuages et la lumière se combinaient idéalement, vue du port, la ville évoquait un ensemble de tours couronnées de nuées. Immatérielles. Un merveilleux mirage. Et le ciel était incomparable.»

Achevé en 1971 avant qu’elle ne renonce à l’écriture, et publié seulement en 2014, ce cinquième roman de l’australienne Elizabeth Harrower, et le premier traduit en français par Paule Guivarch pour les éditions Rivages en janvier 2016, laisse une empreinte subtile, sans doute évanescente, du cours de ces vies abîmées par l’incompréhension et une naïveté qui ne disparaît que trop tard, après des années d’égarement irrattrapables. Souvent comparée à Jane Austen, évoquant le Howards End de E. M. Forster, l’auteur décrit avec une très grande acuité et en peu de mots la complexité des relations humaines, en particulier entre hommes et femmes, la difficulté de communiquer et les abus de pouvoir dans le cercle familial, ainsi que la force du moment présent, lieu et cœur du roman.

Ce qu’en dit Christine Marcandier sur Diacritik est ici.

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Harrower

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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