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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Les Martiens » (Kim Stanley Robinson)

Trente nouvelles en utile complément de la Trilogie martienne, dont une somptueuse ascension d’Olympus Mons.

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Publié en 1999, traduit en français en 2000 aux Presses de la Cité par Dominique Haas, « Les Martiens » rassemble 29 courtes nouvelles et une novella de 120 pages, de Kim Stanley Robinson, situées soit dans l’univers de la Trilogie martienne, soit dans un subtil univers alternatif à celui-ci, où le sort de l’expédition initiale des « Cent Premiers » sur Mars aurait été sensiblement différent. De ce fait, il me semble que la lecture ne peut en prendre place qu’après celle de la Trilogie, au risque sinon de ne pas saisir de quoi il s’agit, et de ne pas profiter des informations supplémentaires que beaucoup de ces nouvelles procurent, quant à certaines situations ou certains personnages de « Mars la Rouge », « Mars la Verte » et « Mars la Bleue ».

Trois d’entre elles (« Exploration du canyon fossile », « Dimorphisme sexuel » et « Une histoire d’amour martienne ») avaient déjà été publiées auparavant en revue, 19 étaient inédites, la novella « Mars la verte » (à ne pas confondre avec le deuxième tome de la trilogie, donc) ayant également été publiée en revue dès 1985, et été nominée pour les prix Hugo et Nebula cette année-là.

D’un autre côté, personne ne savait quoi faire de ce cadeau incompréhensible, toutes ces années en plus. Ça défiait le bon sens, parce que les autres problèmes du monde n’avaient pas disparu. Au contraire, l’accroissement de la longévité posait un problème pratique, immédiat, pervers : plus de gens sur Terre, ça voulait dire d’autant plus d’affamés, de jalousies, de guerres, de morts inutiles. La mort semblait répondre coup pour coup, avec ingéniosité, aux avancées de la science. C’était un bras de fer titanesque, et Michel avait parfois l’impression, tout en détournant les yeux des gros titres, qu’ils ne gagnaient des années d’existence que pour avoir plus de gens à massacrer ou à plonger dans la misère. La famine tuait des millions d’êtres dans les pays sous-développés, et en même temps, sur la même planète, des gens increvables faisaient du sport dans leur Xanadu. (« Michel en Provence »)

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Une dizaine de nouvelles, à l’image de « Michel en Provence », se fondant sur les toutes premières pages du recueil (« Michel dans l’Antarctique ») postulent un sort différent pour l’univers de la Trilogie : ici, le diagnostic psychologique, à l’issue du processus de sélection en Antarctique, a été désastreux, et le consortium russo-américain a renoncé à envoyer des colons permanents sur Mars, se contentant d’une rotation régulière de scientifiques, comme ce qui se fait justement de nos jours en Antarctique. Il s’agit alors d’explorer, par petites touches, les destinées des sociétés et des personnes, qui auraient pu être les « héros » de la colonisation, et qui ne sont ici que d’ « ordinaires » scientifiques vieillissants, confrontés aux échecs politiques, démographiques et écologiques de leur vieille planète.

Il scella un autre anneau. Ça avait l’air de se calmer, autour d’Ellis. Quand l’anneau fut solidement fixé, il tira au-dessus du vide le fil d’Ariane accroché à l’anneau qui se trouvait à plus d’un kilomètre de là. Malgré sa finesse impalpable, il dut tirer vraiment fort vers la fin, longueur de bras après longueur de bras, jusqu’à ce que l’impalpable filin, pareil au fil à pêche de son enfance, mais beaucoup plus résistant, soit bien tendu au-dessus du vide. Il attacha l’extrémité du fil à l’anneau  et se fendit d’un grand sourire en effectuant le dernier nœud. Plus tard, ce matin-là, si Hastings sortait bien de la gare avec sa bande de bureaucrates, Coyote déclencherait le déploiement de la banderole d’un déclic de stylo à laser, et les visiteurs seraient accueillis par une banderole surplombant le boulevard Thoth. Celle qu’il avait perdue sur la butte d’Ellis suite à la traîtrise des deux jeunes femmes arborait un slogan de leur cru : La véritable transition n’a pas encore commencé, fine allusion, sans doute, à l’Autorité transitoire des Nations unies. Mais Coyote avait prévu le coup et préparé un message de secours. La banderole de Coyote proclamait : ATONU, on va te virer de Mars à coups de pompes dans le cul.
Il éclata de rire à cette idée. Il n’osait espérer que la chose resterait là plus d’une dizaine de minutes, mais il y aurait des photos. Certains riraient, d’autres fronceraient les sourcils. Maya lui en voudrait, il le savait. Mais c’était une guerre des nerfs, à ce stade, et il fallait que l’ATONU le sache : la population leur était en majorité opposée. Ce qui était très important, aux yeux de Coyote. Aussi important que d’avoir les rieurs de son côté. Il discuterait stratégie avec elle, s’il le fallait.
Et dans sa tête, il lui dit rageusement : « On va les virer de la planète sous les éclats de rire », et il éclata de rire à cette idée. L’aube rosissait le ciel, à l’est. Plus tard, ce jour-là, il faudrait qu’il quitte la ville. Mais d’abord, un bon petit déjeuner. Arrosé au champagne, pourquoi pas ? Le long du canal, avant l’arrivée du train. Ce n’était pas tous les jours qu’on annonçait une révolution. (« Coyote fait des siennes »)

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Olympus Mons

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Une dizaine d’autres nouvelles, sur le modèle de « Coyote fait des siennes », de « Maya et Desmond » ou de « Zo, par Jackie », viennent fort utilement compléter nos informations à propos de la Trilogie, éclairant certains points cruciaux restés aveugles au cœur des relations entre les personnages, ou bien détaillant minutieusement certaines avancées essentielles qui n’avaient pu être jusqu’alors que survolées (« La constitution de Mars » et « Quelques notes de travail et commentaires sur la constitution par Charlotte Dorsa Brevia », par exemple). On en saura ainsi davantage sur l’histoire de Coyote, le mystérieux passager clandestin de la Trilogie.  Elles peuvent aussi (comme « Le complot archéobactérien » ou « Le doux et le salé ») venir développer la curieuse mythologie martienne des folkloriques petits hommes rouges, dont des bribes avaient émaillé la Trilogie.

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Quelqu’un écarte le rabat de la tente, et Dougal entre, précédé par un nuage de neige. Il les salue avec un grand sourire. Le silence semble exiger un commentaire. Un « C’est plutôt ravigotant, dehors », pour dire quelque chose, et il cherche une théière. Le premier moment de gêne passé, il parle du temps sur un ton léger avec Arthur. Le thé fini, il repart. Il a hâte de remonter un chargement au camp d’en haut. Un rapide sourire, et il ressort de la tente. Roger se dit qu’il y a deux sortes de grimpeurs dans cette expédition (encore une dualité) : ceux qui subissent le mauvais temps, les accidents, les embûches de la paroi, bref, tous les aspects pénibles de l’escalade, et ceux qui, d’une façon particulière, viscérale, raffolent de tous ces problèmes. Dans le premier groupe, il y a Eileen, qui a la responsabilité écrasante de la réussite de l’expédition, Marie, qui n’a qu’une hâte : arriver au sommet, et Hans et Stephan, qui ont moins d’expérience et aimeraient autant faire tout ça par beau temps, en évitant les traquenards. Ce sont des gens solides, résolus, qui ignorent le doute ; ils encaissent.
Et puis, de l’autre côté, il y a Dougal et Arthur. Il est clair que ces deux-là s’amusent, et plus ça va mal, plus ils ont l’air de se régaler. Des pervers, se dit Roger. Dougal, le réticent, le solitaire, sautant avec une jubilation silencieuse sur toutes les occasions possibles de braver la tourmente et de grimper…
– En tout cas, il donne l’impression d’en profiter, dit-il tout haut.
– Sacré Dougal ! s’esclaffe Arthur. Un vrai rosbif. Ces alpinistes sont partout pareils. Quand je pense que je suis venu sur Mars  pour rencontrer le même genre de gars que sur le Ben Nevis… Enfin, ça n’a rien d’étonnant, au fond, avec cette nouvelle école écossaise et tout ça…
C’est vrai. Depuis le tout début de la colonisation, les alpinistes anglais viennent sur Mars en quête de nouveaux sommets à vaincre, et nombre d’entre eux restent sur la planète.
– Je vais vous dire, poursuit Arthur, ces types ne sont jamais plus heureux que par des vents à décorner tous les bœufs, et quand ça tombe à seaux. Et pas de la neige, de la grêle ! C’est ça qu’ils aiment : de la pluie verglaçante ou de la neige fondue. Là, ils prennent leur pied. Et vous savez pourquoi ? Parce que, comme ça, ils peuvent rentrer à la fin de la journée et dire : « Plutôt af-freux, aujourd’hui, hein, vieux frère ? » Ils crèvent tous d’envie de pouvoir dire ça. « Ploutôt af-feux, aujourd’houi, hum, vieux fraère ? » Ha ! Enfin, vous voyez ce que je veux dire. C’est comme si on leur décernait une médaille ou je ne sais quoi.
Roger et Stephan hochent la tête en souriant. (« Mars la verte »)

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La novella « Mars la verte », enfin, avec les nouvelles restantes (et notamment les magnifiques « Exploration du canyon fossile » ou « Quatre pistes téléologiques »), développent, autour du personnage de Roger Clayborne, guide martien de trekking et d’escalade (une nouvelle nous apprendra même qu’il n’a pas de lien de parenté avec l’aréologue des Cent Premiers, Ann Clayborne, qu’il rencontre), la passion de Kim Stanley Robinson pour la nature et pour la vie « sauvage », mise en scène au milieu des grandioses paysages de Mars, à une échelle aussi délirante que l’incroyable ascension de la falaise d’Olympus Mons, décrite par le menu, avec une saveur et un humour dépassant largement ceux des récits de Roger Frison-Roche, dans la novella en question.

Au total, « Les Martiens » parvient à être davantage qu’un complément à la Trilogie martienne, et acquiert une saveur propre bien agréable, en un saisissant contraste d’humanisation poussée et d’étrangeté revendiquée.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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