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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Carte muette » (Philippe Vasset)

Diabolique tentative poétique de cartographie du Réseau, par les armoires électriques et les relations électroniques.

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Publié en 2004 chez Fayard, un an après « Exemplaire de démonstration », le deuxième roman de Philippe Vasset poursuit son exploration d’un devenir électronique de la création et de la communication, imaginant la manière dont l’âme – ou ce qui en tenait lieu – disparaît doucement dans les espaces vacants d’une efficacité accrue. Sous-intitulé « Machines II » en écho logique et paradoxal au « Machines I » qui établissait une démonstration éclatante de robotisation de la création, « Carte muette » conte l’aventure toute vernienne – la référence au « Tour du monde en 80 jours » et aux « Cinq semaines en ballon », notamment, est ici particulièrement explicite – d’une équipe à géométrie variable de chercheurs lancés dans une entreprise titanesque, celle de cartographier l’Internet, en un sens aussi authentiquement géographique que possible. Si l’échec du projet est annoncé d’emblée et sans ambages par le narrateur, depuis l’autre bout du vertigineux précipice dans lequel il s’était jadis élancé, c’est bien entendu le chemin ramifié et la méthodologie « scientifique » mise en œuvre qui importent ici, et qui provoquent chez la lectrice ou le lecteur une étrange jubilation, teintée peut-être d’un peu de schadenfreude.

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Correspondances secrètes, formes invisibles, rapports souterrains : la carte devait révéler tout un monde obscurément pressenti, le projeter sur l’espace terrestre et l’ouvrir à la déambulation. Mais rien n’est apparu : sur les innombrables écrans qui couvrent les murs de mon réduit, il n’y a qu’un interminable défilé de listes de noms, de lieux, de latitudes, d’identités, de signes particuliers, de montants, de dimensions, d’horaires, de cotations et de messages, tout cela à la suite, sans ordre ni signification, comme un long et sinueux ruban de déchets continuellement déposés par les vagues.

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De quel territoire s’agirait-il donc de trouver les contours puis d’en extraire le sens ? « Carte muette », avec son objectif apparent indiqué par l’une de ces mystérieuses fondations « à but non lucratif » qui font florès depuis une cinquantaine d’années, pour un complexe mélange de raisons renvoyant à la transmission patrimoniale, à la fiscalité réduite et à l’opacité recherchée, est doublement programmatique dans l’œuvre de Philippe Vasset. Par sa recherche du tangible, de l’infrastructure, du dur et du visible, du hardware en somme, il annonce la géopolitique à fleur de peau de « Journal intime d’un marchand de canons » (2009) et de « Journal intime d’une prédatrice » (2010). Par son attention portée au détail, à la dérive volontaire le long des plaques de signification, jusque dans l’intimité réputée la plus secrète des organisations, des hommes et du software, il annonce les ambitions psycho-géographiques de « Un livre blanc » (2007) et de « La conjuration » (2013).

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De tout cela (carrière, fortune), il n’est plus question. Jusqu’à la fin, il n’y a plus qu’un réduit circulaire et, tout autour de moi, des machines qui archivent tout ce qui s’effectue, se dit, s’écrit au-dessus : les numéros composés, les regards échangés, les sommes dépensées, les articles commandés. Leurs circuits ont mémorisé autant d’identités qu’il en a été emprunté, autant de préférences qu’il en a été avoué : la taille des portions renseigne sur la nature du foyer (célibataire, couple sans enfants, famille), les marques choisies sur l’âge et la catégorie socioprofessionnelle, donc sur le pouvoir d’achat. Et dans toutes les directions prolifère un texte inlassablement généré par chaque action effectuée – le passage devant les lecteurs et les cellules photoélectriques, les pressions sur les boutons, la composition des mots de passe -, mêlé à chaque parole prononcée, chaque instruction écrite : interminable récit aux milliers de personnages dont je suis le seul lecteur. Ici, il n’y a plus de surface ni de sous-sol : il n’y a qu’un cône de déjection qui emplit tout l’espace, un infini de strates, chaque histoire, chaque personnage, écrasant les autres de tout son poids, compactant couleurs et matières.

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Épousant au plus près l’écriture mosaïque, hachée et elliptique, du réseau électronique sous ses facettes multiples, Philippe Vasset compose ainsi une ode étrange, enquête et chant, lutte dans la tranchée et poésie du désastre, dans les brutales incantations ne se vivant pas comme telles, comme les découvrirait par hasard ou par devoir le travailleur hybride désormais composé d’un ordinateur de forte puissance et d’un analyste fatigué pivotant sur son siège à accoudoirs, convenablement échelonné par la NSA – ou ses équivalents ailleurs. Entre le Hugues Jallon de « La base » (2004) et le Neal Stephenson du « Cryptonomicon » (1999), voici bien une tentative passionnante pour appréhender ce vrai-faux réel qui, exponentiellement, se dérobe.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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