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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « La maison Matchaiev » (Stanislas Wails)

Une confrontation feutrée avec les équations contemporaines des trois enfants Matchaiev.

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C’est en compagnie des trois enfants Matchaiev, Pierre, Anne et Joshua, de certains de leurs proches, et de l’ombre portée de leur père et de leur grand-père que le cinéaste Stanislas Wails, avec ce premier roman publié en 2011 chez Serge Safran, s’attaquait avec ruse et brio à deux des situations parmi les plus galvaudées de la littérature contemporaine, à savoir la mort d’un parent et le flottement d’une jeunesse désemparée.

Un an après le suicide de leur père, resté solitaire dans leur vieille maison bourguignonne après que les enfants ont rejoint leur tante Vera à Paris pour leurs études, avant de voler – plus ou moins – de leurs propres ailes, les (désormais) orphelins doivent s’atteler à cette tâche terrible qui guette les enfants, ici et ailleurs : trier les affaires et vendre le bien.

Ils sortirent de Paris sans encombres ni encombrements. Quand la voiture, de plus en plus vacillante, se lança à l’assaut de l’autoroute, Anne et Pierre refermèrent leur vitre. Un vrombissement entêtant envahit l’intérieur du véhicule : c’était à la fois désagréable et moelleux, selon que l’on réussissait ou non à ne pas fixer son attention dessus.
De temps en temps, Joshua bâillait avec ostentation ou changeait de position en grognant. Pierre, hypnotisé, se perdait dans la contemplation des bandes alternées de bitume et de peinture blanche qui disparaissaient sous le capot avant, comme avalées. Un crayon allait et venait avec un frottement irritant dans le vide-poche, côté passager. Anne l’attrapa d’un geste sûr ; elle lâcha deux secondes le volant, le temps de se faire un chignon très approximatif.

Avant de les laisser entreprendre le périple bourguignon et la résolution familiale très tchékhovienne qui en découlera, Stanislas Wails a pris soin de nous les découvrir en une subtile approche spiralée, par touches, effleurements, mises en situation cocasses ou au contraire potentiellement périlleuses : des vies ordinaires de jeunes Parisiennes et Parisiens devant apprendre à exister – comme récemment Sandra Lucbert nous en donnait un bel exemple dans son « Mobiles » -, mais pas uniquement. Autour d’eux rôdent plusieurs spectres : celui du père suicidé bien entendu, mais aussi celui de la mère partie combattre chez elle au Chili et jamais revenue, celui du grand-père, révolutionnaire pétersbourgeois de la première heure, ayant fui à temps les purges staliniennes pour finir abattu sommairement à la Libération de la France, officieusement pour des trafics douteux avec les Allemands – ou pour avoir été un opposant à la ligne unique du Parti, on ne le saura pas. Ici, les morts ne réparent certainement pas les vivants. Surtout, peut-être, il leur faut confronter le spectre des origines et de l’identité, celui d’une éventuelle « âme russe » qu’ils seraient censés encore et toujours incarner, nourris qu’ils ont été chacune et chacun, dans leur enfance et leur jeunesse, à chaque pas, de Dostoïevski, de Tchekhov et de Tolstoï respectivement, par leur père, justement.

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– Et toi ? Comment ça va ? Je suis désolé, j’ai appris pour ton père.
Pierre haussa légèrement les épaules.
– Ça va… Cette vieille histoire de Tchekhov, tu sais. Il disait qu’on devrait toujours avoir un anneau sur soi, où serait simplement gravé « Tout passe » : pour pouvoir être joyeux quand on est trop triste, et triste quand on est trop joyeux…
– Sacrés Ruskofs ! Le romantisme avant tout, hein ? Ah, vous savez y faire.
– Je ne suis pas russe, je suis français. Faut arrêter, là… C’est des conneries, tout ça. Joshua, Anne, Vera, ils font chier avec leur nostalgie à deux balles. À quoi ça rime, de s’attacher comme ça au passé ?

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Anton Tchekhov (1860-1904)

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Sans dissertation, par la force de leurs actes (ou de leurs absences d’actes), les enfants Matchaiev nous entraînent dans leur danse autour de cette lancinante question, qu’ils ne peuvent, malgré leurs efforts éventuels, ignorer, celle de la possibilité dans le monde contemporain « normal » de laisser subsister une place pour la douce folie romantique ou pour la « simple » fantaisie, qui semblent vouées toujours davantage à l’abolition, rejoignant ainsi, par la face nord du réalisme critique, le charme mystérieux de l’ « Atlas des reflets célestes » (1993) de Goran Petrović.

– La fille là-bas, elle m’a volé mon seau. Elle ne veut pas me le rendre.
Roman ne prit pas la peine de changer de position : il n’aimait pas quand Gabriel parlait de cette voix aiguë et plaintive. Il savait bien que le seul but de l’enfant était d’interrompre son lent éloignement, d’essayer de le ramener à une réalité sans pitié, où les choses, quoi qu’on en pense, ne vont pas de soi.
– Drame ! Si ça se trouve, pendant que tu geins, elle est déjà en train de le revendre à une copine. Va lui tirer les cheveux, ça la calmera.
– Mais elle est beaucoup plus vieille que moi !
Roman ouvrit enfin les yeux :
– Et elle fait des pâtés de sable ? C’est une idiote. Dans ce cas-là, sois clément, prête-lui ton seau.
Gabriel eut beau feindre la déception, au fond de lui il se doutait qu’aucun miracle n’aurait pu pousser Roman à intervenir dans une guerre qui n’était pas la sienne. Comprenant qu’il n’est pas plus facile d’affronter une injustice sous prétexte qu’on l’avait prévue, il repartit, abattu, vers l’arène impitoyable.

Un roman singulièrement subtil, dont la fausse douceur enjouée cache quelques abîmes redoutables.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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