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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Précis de médecine imaginaire » (Emmanuel Venet)

Précis de médecine imaginaire, et de littérature contagieuse.

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Semblant paver le chemin pour un projet littéraire beaucoup plus vaste, ce «Précis de médecine imaginaire» est un livre captivant, paru en 2005 aux éditions Verdier, à mi-chemin entre le traité de médecine et le recueil de nouvelles. On y découvre un Emmanuel Venet, écrivain et psychiatre féru de musique et en particulier passionné de piano, grand lecteur et «commentateur» des œuvres littéraires.

Le livre est composé de quatre parties distinctes : « Vadémécum de sémiologie médicale », des articles consacrés à des maladies ou pathologies telles que saturnisme, épilepsie, fractures, au milieu desquelles on trouve l’accouchement et la mort, ainsi que ce que l’auteur appelle sa névrose pianistique, «Premières esquisses d’un traité des ondes», à propos des pathologies très particulières, poétiques et tragiques, auxquelles les psychiatres sont confrontés, «Névrose pianistique, quelques précisions», et enfin «Imprécis de thérapeutique», comme si la maladie était précise mais que sa cure par contre l’était beaucoup moins.

Les mots article ou traité sont trop réducteurs pour ce Précis, puisque chaque «article» constitue en réalité une nouvelle très courte, où Emmanuel Venet montre, avec poésie et humour, comment sa carrière de psychiatre trouve ses racines dans ses souvenirs d’enfance, dans son désir de dominer le piano, et son incapacité à l’abandonner – ce qu’il appelle sa névrose pianistique. Ce livre aborde en même temps, dans les détours de chaque article, la magie ou la beauté d’autres œuvres littéraires.

[Myopie] «J’apprécie d’être myope. Au moins, quand on me bassine trop, j’enlève mes lunettes, et renvoie les gêneurs aux brumes préhistoriques d’avant mes six ans. Qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit d’un petit meurtre, ni plus ni moins.»

 [Saturnisme] « Sous ce nom splendide se cache une maladie médiocre, l’intoxication au plomb. La Faculté essayait de nous y intéresser en nous parlant de Van Gogh et des pinceaux maculés tenus entre les dents, des ciels hurlants et de l’oreille offerte à une putain, sans oublier les derniers plombs tirés dans les blés d’Auvers. Elle nous signalait aussi les vieux marchands de journaux du temps de la linotypie qui, matin après matin, se léchaient un doigt, victimes finalement de la toxicité des habitudes.»

Il évoque la relation au médecin, le rôle de la mère, la part de poésie qu’il y a dans la maladie et la médecine, et surtout dans leurs représentations. Ce livre prend l’apparence d’un miroir poétique des fantasmes, des conversations entendues et des croyances d’enfants sur le corps et la maladie, et des évocations littéraires auxquelles celles-ci renvoient. L’auteur évoque aussi son enfance, des après-midis où, cloué par une angine sous sa couverture, il échappait à l’école pour plonger dans les livres, des dimanches bien réglés et marqués par l’ennui dans les jardins familiaux : c’est comme l’évocation d’un monde sur le point de disparaître, le monde de l’enfance et ce monde du tournant des années 1970.

Ce «Précis de médecine imaginaire» est aussi celui de l’apprentissage de l’humilité du psychiatre face à la maladie, qui reconnaît la lucidité du malade en dépression, un refuge contre la réalité impensable du monde, et qui comprend le paranoïaque, dont Emmanuel Venet écrit, dans un chapitre absolument magnifique, que la maladie plonge «ses racines dans une monstrueuse soif de justice, de pureté et de victoire, ce fonds commun de l’enfance que déçoit, défaite après défaite, la vie.»

L’auteur, avec modestie et humour, partage l’évolution de sa propre névrose pianistique, quand adulte il accepte enfin l’imperfection, la possibilité d’une erreur ou même d’une défaite dans une interprétation, lui qui a longtemps perçu la pratique du piano comme une lutte avec l’instrument, comme une tauromachie.

Un très beau petit livre, sous forme de lexique et de fragments qui ouvrent des portes, en lançant des ponts entre médecine, mémoire et littérature.

Emmanuel Venet était l’invité de la librairie Charybde en janvier 2014 pour fêter la parution de «Rien» et nous avions aussi évoqué ce livre-ci. On peut le réécouter ici. Claro parle remarquablement de ce livre sur Le Clavier Cannibale ici.

Pour acheter ce livre chez Charybde, c’est par là.

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Emmanuel Venet. ESO

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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