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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Hôtel Europa » (Gianni Pirozzi)

D’un Planning familial rennais sous pression aux milices orangistes nord-irlandaises en maraude. Brutal et incisif Pirozzi, à nouveau.

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Hôtel Europa

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Publié en 2004 chez Rivages, le deuxième roman de Gianni Pirozzi nous permettait de retrouver plusieurs des protagonistes de « Romicide » (2001), dans un contexte d’abord rennais là aussi, mais ensuite bien différent, puisque la deuxième partie se passe presque entièrement en Irlande du Nord.

Du suicide d’une travailleuse sociale après une agression particulièrement sauvage et ciblée, dans un parking souterrain, aux pressions s’exerçant plus ou moins discrètement sur le Planning Familial rennais, de nervis d’extrême-droite à rêves paramilitaires teintés de pathologie aux milices orangistes et « loyalistes » de Belfast ou aux factions de l’IRA se déchirant à propos de l’accord de paix de 1998, l’auteur utilise à nouveau Augusto Rinetti, avec son passé trouble et musclé d’activiste rangé des voitures, et le lieutenant de police Rozenn, avec ses doutes et ses acharnements, pour ouvrir les boîtes de Pandore de milieux en guerre ouverte – même pacifiée – (l’Irlande du Nord), ou en guerre idéologique – même officieuse -, témoignant d’une capacité de pénétration rare, fidèle au polar noir dans toute sa vigueur, comme il le montrera à nouveau en 2009 à propos du Kosovo de son « Quartier de la fabrique ».

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Des bandes d’adolescents sont revenues des champs piétinés de Portadown. Dépités, furieux. La veille au soir, Fraser a discuté avec quelques-uns au Rex Bar. Dans le pub enfumé flottait un sentiment de débâcle. Des mômes rasés, en échec scolaire, piercings et maillot de foot, rendus agressifs par la bière et l’effet de meute. Sortir du quartier représentait pour eux un voyage à l’étranger, une épreuve initiatique : faire ses preuves à Dumcree. Leurs discours sont frustes, amers. Le sentiment d’avoir été floués par leur propre camp. Là-bas, la RUC et les paras de l’armée britannique ont ouvert le feu contre les manifestants orangistes, blessant certains à coups de balles plastique. Le vent de l’histoire qui souffle en sens contraire.

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Bien qu’ayant été écrit il y a plus de dix ans, et s’appuyant au départ sur quelques discrets faits divers dont la capitale administrative bretonne a le secret, si elle n’en a pas le monopole, Gianni Pirozzi perçoit et rend avec acuité, et néanmoins sans aucune complaisance, les raidissements idéologiques qui sous-tendent une certaine « bonne société », de plus en plus sûre de son bon droit à imposer ses vues, décomplexée en diable désormais pour inventer peu à peu un nouveau « politiquement correct » aux relents souvent fort peu sympathiques pour le faible, le pauvre ou le marginalisé de l’ex-société d’abondance.

Autour de lui, un groupe de loyalistes cagoulés arrête ou non  des véhicules. On fait sortir les passagers selon l’attitude qu’ils montrent. Des badauds sur les trottoirs contemplent la scène sans s’offusquer.
– Comment vous procédez ? demande Fraser à voix basse à Evans, incapable de distinguer un faciès de catholique de celui d’un protestant.
– Tu regardes leur domicile, ça dépend du quartier où ils habitent. Leurs papiers aussi. Si tu trouves des trucs écrits en gaélique, tu cognes, c’est des papistes !
Le grognement de sa voix s’étouffe dans la cagoule.
– Pareil si tu vois Falls Road, Ballymurphy ou Turflodge sur leur adresse.
Dans les faits, les frères d’armes de l’UVF ne s’embarrassent pas de subtilité : un accent roucoulant, un nom atypique ou une expression apeurée suffisent à déclencher le coup de crosse.
Evans hoche la tête vers un civil au visage décomposé que l’on fait sortir de sa voiture. D’un bras tremblant, il brandit des papiers.
– Ceux qui n’ont rien à se reprocher, y font pas une tête pareille !

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À sa manière incisive et brutale, sans fioritures inutiles, Gianni Pirozzi nous offre à nouveau à la fois un récit terriblement humain, un rappel salutaire sur le caractère éminemment fragile des acquis sociétaux et sociaux que l »on a trop vite fait de croire immuables – en écho anticipé au bouleversant « Faire passer » (2013) de Carole Zalberg, par exemple, et une plongée à vif dans l’Irlande « pacifiée » des années 2000, comme en épilogue jamais refermé à « La résistance irlandaise » (1977 et 1992) de Roger Faligot, ou à l’habile « Transatlantic » (2013) de Colum McCann, notamment.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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