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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Makeup Artist » (Alex Porker)

Dans la maladie cosmétique au Royaume Enchanté de l’hyper-enfance.

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Makeup Artist

Publié en 2010 chez Alexipharmaque, le premier roman d’Alex Porker, déjà auteur de l’étonnant recueil de nouvelles « Fermons les yeux, faisons un vœu », chez Hermaphrodite en 2008, poursuivait résolument son exploration de ce qu’il appelle l’ hyper-enfance, cette créature collective fictionnelle qui pourrait bien être en gestation dans notre monde contemporain organisant plus ou moins subrepticement l’infantilisation des adultes et la précocité (y compris en termes d’érotisation) des enfants, dans un contexte de consommation outrancière et de culte généralisé des apparences.

« Makeup artist » s’installe d’emblée au-delà du malaise possible, malaise dont les nouvelles de 2008 avaient distillé bon nombre d’indices. Alors même que la société du spectacle, son phare Hollywood en tête, a basculé dans un ultra-jeunisme fortement sexualisé, dans lequel des nymphettes de 6, 8 ou 9 ans dépensent des fortunes en maquillage et en accessoires de beauté et de séduction, mimant les modèles qui leur sont abondamment proposés par une industrie affûtée, une épidémie incompréhensible s’attaque désormais précisément à ces enfants-symboles d’une société en décomposition avancée, sous les paillettes.

On signala tout d’abord les premiers foyers de cas dans les villages de pécheurs des régions reculées de l’Alaska puis, très vite, ce fut le tour des réserves indiennes du sud-ouest. Réserves Navajo, Chumash, Mohave, Apache et Pueblo… C’était incompréhensible et ce fut une véritable hécatombe. Personne ne comprenait fichtrement rien à rien mais tout le monde avait son petit avis sur la question. Certains geeks avaient même lancé le buzz de l’hypothèse crypto-zoologique. En effet, à voir ce petit film tourné quelques années auparavant au bord de l’océan Arctique par une équipe de scientifiques aux barbes gelées, on pouvait légitimement se poser des questions. Ce film, par ailleurs censuré par le gouvernement mais aussitôt piraté sur le Web, décrivait les mœurs d’obscures tribus autochtones isolées et parfaitement oubliées. Mais ce qui glaçait le sang dans les veines, c’était ces très jeunes enfants aux regards démoniaques et aux corps de vieillards en état de décomposition avancée, qui s’adonnaient à des rites confus et obscènes sur on ne sait quelle énorme et visqueuse substance marine échouée sur la plage. Ce n’était pas un canular. Enfin, on ne pouvait être sûr de rien.

Britney Spears

Britney Spears en 1997

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À 31 ans, déjà vieux routier blasé de l’industrie cosmétique du divertissement, Vincent Bertin est à la fois un authentique créateur d’idoles et un spécialiste de classe mondiale du maquillage, qu’il serve à enjoliver les stars ou, désormais, pour largement arrondir ses fins de mois, à masquer les effets de la maladie chez les pré-adolescentes désespérées, dont les achats frénétiques au marché noir sont en pleine explosion dans les glauques centres commerciaux désaffectés où on les abandonne à elles-mêmes lorsque l’épidémie a atteint chez elles un stade trop avancé.

Il avait alors étudié ces documents originaux rarissimes. Bobines vermoulues de films au celluloïd irréversiblement endommagé et rongé par une étrange gélatine. Photographies aux sourires irradiant un bonheur érotique aux couleurs délavées. Visages solaires exhalant une répugnante odeur d’eau de mer. Bandes sonores d’interviews inaudibles aux voix sous-marines lointaines et parfois terrifiantes… Car après le maquillage, ces femmes imaginaires, d’un autre temps, ces femmes en forme de coups de cravache, d’à-pic et de hasards balistiques mortels, étaient son unique obsession. Et il avait enfin trouvé en Vinyl le matériau de base idéal pour sculpter ce qui allait devenir le plus grand chef-d’œuvre de ce siècle.

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AyaMatsuura-AloHello_PH2-007

Aya Matsuura en 2002.

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Tombé amoureux de sa dernière création, Vinyl, qui a désormais mystérieusement disparu, il doit en catastrophe trouver et bâtir une nouvelle idole pour le méga-studio qui l’emploie, alors même que, semble-t-il, la « foi » se fait rare et que l’alcool et les obsessions semblent en passe de l’emporter définitivement sur son talent, son cynisme et son instinct de survie. Cherchant l’inspiration et le nouveau modèle qu’il pourra transformer en objet d’adoration et de désir, il parcourt sans relâche – ou presque – la ville déliquescente.

Les aéroclubs chics. Les clubs de tir à l’arc. Les billards. Les bibliothèques. Les partouzes du campus de l’UCLA. Les piscines (où, sous le sifflet ébahi du maître-nageur, Tim barbotait la clope allumée au bec). Les parcs d’attractions. Les conventions des fans-clubs. Les églises (où Bertin écrasait sa cigarette dans le bénitier avant de faire semblant de prier, agenouillé sur le banc, les mains jointes). Les tripots. Les croupiers camés. Les vernissages d’expos (où Bertin, ivre, se battait systématiquement avec les artistes qui exposaient). Les musées et leurs visites de groupes caquetantes et audio guidées. Les Studios Paramount. Les entrées assiégées des boîtes de nuit. Les physionomistes. Les voituriers. Les disc-jockeys foutus. Les chippendales désabusés. Les transformistes se saoulant dans leurs vestiaires à coups de démaquillants et de lotions capillaires. Les clubs go go. Les travelos ivres morts. Les lapdancings sordides. Les danseuses de French Cancan pour touristes iraniens. Les chauffeurs de taxi. Les salles de musculation. Les salons de beauté. Les coulisses des défilés de mode enfantine. Les marchés bios. Les salons de thé. Les ventes aux enchères (où, à cause d’une mouche particulièrement exaspérante, Tim acquit un bibelot de Michael Jackson des plus ridicules)…
Rien. Les jours défilaient.
– Vincent, on tourne en rond… Fit Tim, qui mâchouillait le bout de sa paille et considérait gravement son bibelot. Bertin était blême.
Les toiletteurs louches de caniches. Les hippodromes. Les cynodromes. Les bookmakers. Les patinoires. Les bowlings. Les pom pom girls. Les combats de catch féminins. Les combats de coqs. De scorpions. Les cours de yoga. De poledancing. De thérapies par le rire. Les tournages des pornos à San Fernando Valley (« Salut Vincent… Ça faisait longtemps…»). Les snuffs. Les saunas. Les magasins hi-fi (« Qu’est-ce que vous cherchez au juste ? » Demandait, agacée, la petite vendeuse à Tim, dont l’image du visage ruisselant se multipliait à l’infini sur les murs de télévisions). Les ateliers de pâte à modeler pour asociales (« Qu’est-ce que vous foutez là ? » Fit l’éducatrice à Bertin, qui errait dans les couloirs de l’institut). Les publics des jeux télévisés (où, à leur grand désespoir et devant des millions de téléspectateurs, ils gagnèrent tous les deux le premier prix. Une croisière absurde sur le Nil)…
Rien. Rien de rien.
Au bout de 15 jours, les deux hommes, éreintés, se rendirent à l’évidence. C’était un cuisant échec. Et l’échéance se rapprochait.

Seph Lawless

Photo ® Seph Lawless

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Autour de son thème exploratoire central, dérangeant à souhait mais riche de possibilités, Alex Porker bâtit avec force un micro-univers destiné avant tout à « l’expérience de pensée » qu’il poursuit, mixant dans son élan les vitrines de la consommation à outrance et de la compétition forcenée pour séduire et exister. La photographie est saisissante, mais la narration l’est toutefois nettement moins, quelques longueurs et un certain nombre de répétitions dont la contribution d’ensemble est douteuse se glissant dans l’incisive thématique que la forme courte du recueil « Fermons les yeux, faisons un vœu » magnifiait au contraire avec élégance. Trouver la bonne longueur et la bonne distance d’écriture ici n’est sans doute pas aisé, et il y a là un peu d’échec, mais de l’échec captivant.

On peut lire l’excellente recension de Ludovic Maubreuil, sur son blog Cinématique, ici.

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En proie à une somnolence végétale et fumant cigarette sur cigarette, Bertin était à bout de force. Chiffonné. Recroquevillé sur lui-même, il passa dès lors le plus clair de la nuit à lire à la bougie et à jeter un œil égaré vers sa télévision qui passait les enregistrements de spots publicitaires ineptes, de clips, talk-shows retransmis en mondovision où Vinyl apparaissait aux temps révolus de sa gloire.
Elle était déjà malade. Cela ne faisait aucun doute. Maintenant il s’en apercevait. Il se rendait compte que la vie l’avait déserté depuis toujours. Que, derrière ses phrases occultes qu’elle terminait comme une seiche projetant son encre défensive sur le monde des rêves, que derrière le masque fantomatique de son épais maquillage, l’inexorable dépravation de son visage était déjà à l’œuvre. D’émission en émission, et, comme s’il avait été re-filmé des millions de fois, il se décomposait, se dégrafait lambeau par lambeau. Ses chairs noircissant, pourrissant en direct sous les projecteurs, les interviewers et les rires entêtés du public. Seuls ses yeux semblaient encore vivants. Indépendants à toute déchéance corporelle, impossibles, inextinguibles, imputrescibles, étincelants de haine. Avec ce vert incorruptible surtout qui, par-delà les pixels de l’écran, fixait Bertin et l’avalait lentement tel un œsophage externe.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Les Demoiselles  (Alex Porker) | «Charybde 27 : le Blog - 24 janvier 2016

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