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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « À propos d’un thug » (Tabish Khair)

En écho à Dickens, un roman polyphonique et ingénieux, pour évoquer les préjugés raciaux dans l’Angleterre victorienne.

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A propos d'un thug

À Phansa dans l’état du Bihar en Inde, dans une vieille maison blanche et fantomatique, demeure qui appartenait à son grand-père disparu, le narrateur relate et invente une histoire, qui se déroule à Londres à l’époque du couronnement de la Reine Victoria (1837), à partir de documents retrouvés dans la bibliothèque de cet aïeul passionné d’histoires.

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Au cœur de cette intrigue, Amir Ali, originaire d’une province reculée de l’Inde, prétendument un thug maintenant repenti, est arrivé à Londres avec le capitaine William T. Meadows qui recueille ses confidences – Notes à propos d’un thug -, afin de les publier.
Qu’est-ce qu’un thug ? Tabish Khair nous apprend dès la première page qu’il s’agit d’un «membre d’une secte active en Inde du XIIIe au XIXe siècle […] Le thugisme était une confrérie parfaitement organisée, un culte héréditaire, dont les membres étaient aussi bien musulmans qu’hindous, et pratiquaient le vol et le meurtre par strangulation, actes qu’ils considéraient comme des rituels religieux.»

Explicitant pourquoi dans des lettres en persan qu’il adresse à Jenny, une servante anglaise dont il est amoureux, Amir Ali déforme son histoire et dit à Meadows ce qu’il souhaite entendre, confirmant ainsi ses préjugés sur l’infériorité des Indiens et la barbarie des thugs. C’est alors que, dans ce Londres Dickensien et brumeux, dans des bas-quartiers envahis par la misère, la prostitution et les fumeries d’opium, quelques décennies seulement avant Jack L’éventreur, un tueur en série attaque et laisse derrière lui des cadavres mutilés, tous décapités. À cause de son prétendu passé et de sa peau trop sombre, Amir Ali est rapidement suspecté.

Thugs et prisonnier, vu par l' »Illustrated London news » en 1857

«Un individu comme le thug ramené dans notre pays par notre bon ami le capitaine Meadows… Je dois avouer qu’avec sa moustache pointue, ses mèches flottantes et ses yeux sombres, fuyants, il a tout l’air d’un meurtrier vindicatif, d’un praticien d’inqualifiables rites barbares. Je m’étonne que le capitaine, si érudit, puisse ainsi l’héberger.»

Dans ce roman formidablement subtil, l’auteur déploie une narration polyphonique, puzzle des documents exhumés chez le grand-père du narrateur, le manuscrit du capitaine Meadows, les lettres persanes d’Amir Ali, des articles de presse sur le tueur en série, et voix du narrateur assembleur de l’histoire, hanté par les fantômes de ses personnages, et qui comblera certains blancs lorsque les traces écrites viendront à manquer.

slumDénonçant le racisme et le comportement abusif des classes dominantes, tournant en ridicule les préjugés barbares envers les immigrés débarqués des terres lointaines de l’empire colonial britannique, montrant comment ceux-ci déploient des trésors de ruse pour survivre et se rendre justice dans ce milieu profondément injuste, Tabish Khair démontre une fois de plus ses talents de conteur et son habileté de joueur, dans ce deuxième roman de 2010 (brillamment traduit en 2012 par Blandine Longre pour les éditions du Sonneur), avec une intrigue construite comme un millefeuille, qui peut être abordée par chacune de ses couches, le roman policier, la critique sociale et du colonialisme et, au-delà, par son questionnement incessant sur le rapport du roman au réel.

«Lorsque je repense aux heures passées en prison, je me vois en train de fixer un miroir dans lequel se reflète un individu qui est moi sans l’être. Si je ne suis pas le thug engendré par mon imagination, je me retrouve incapable de dire qui je suis véritablement.
Ne sommes-nous alors rien d’autre que les jouets du langage ?
À quel moment racontons-nous des histoires, et à quel moment celles-ci nous racontent-elles ?
Oh mon amour, j’aimerais que tu sois déjà de retour, que je puisse te toucher et me dispenser de mots.»

Tabish Khair était l’invité de la librairie Charybde en mai 2014, pour évoquer «Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire», et ces deux autres romans traduits en français aux éditions du Sonneur, et on peut le réécouter ici.

Pour acheter ce roman chez Charybde, c’est par là.

Khair

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « À propos d’un thug » (Tabish Khair)

  1. Le bus Gaya-Patna (pardon, « un express avec la vidéo à bord ») est il similaire au bus de Mangal Singh, conducteur sur la ligne Gaya-Phansa ? Il est vrai que ce dernier n’a pas la vidéo à bord, mais le spectacle y est permanent, en plus des souvenirs que se remémore le conducteur. Pour situer les lieux, Patna est la capitale de l’état du Bihar en Inde, état essentiellement rural et donc pauvre, environ 200 km à l’est de Varanasi (Bénarès autrefois) sur le Gange, et donc globalement à mi chemin entre Dehli et Kolkata. En 70 courts chapitres, ou vignettes de voyage ou de souvenirs, tous très bien écrits et faciles à lire, Tabish Khair nous embarque à bord de « Apaiser la Poussière » (Les Editions du Sonneur, 224 p.) et traduit par Blandine Longre de « The Bus stopped ».

    On démarre le matin du garage quand « il ne fait pas encore tout à fait jour » et cela se termine à la nuit quand « la terre porte son manteau de nuit sans couverture étoilée » Entre, on fait connaissances des divers passagers, dont Fadarah, eunuque, une vieille femme (plus de soixante ans), veuve en sari blanc (Mme Mirchandani) qui « ressemblait à un mainate, mais n’avait rien d’un oiseau » et d’autres figures locales. S’y ajoutent les souvenirs du chauffeur, de son désir insatisfait de Zeenat, servante chez les voisins, ou de Wazir Mian, ancien cuisinier (pardon « chief » des cuisines du rajah de Manpur). Une telle occupation valait bien les félicitations obligatoires en fin de repas.

    Et puis il y a les gens du Bihar lors de la traversée des villages. Cet homme qui « Avec des gestes habiles, [.. ] plongea ses mains dans le seau et les agita pour répandre des arcs d’eau autour de lui. Les gouttes tombèrent sur la poussière sèche du bord de la route, d’abord en l’éclaboussant, puis en formant de véritables lassos, des lassos d’eau qui, espérait l’homme, obligeraient la poussière à rester au repos pendant les premières heures de la circulation matinale. », passage qui fournit le joli titre (plus joli que le titre anglais). Ou ce graffiti « Proust Padho ! / Lisez Proust ! » sorti de nulle part. Il faut reconnaitre que la société indienne est cultivée et lit beaucoup. Le livre de Tabish Khair est à 245 INR pour un salaire moyen de 9000 INR.

    Tous ces gens, encore pas trop remis de la partition de 1947 et de la création des deux états du Pakistan, et surtout le déplacement d’une douzaine de millions de personnes, avec la séparation encore plus nette entre musulmans et hindous. Cette partition là est loin d’être réglée (lire à ce sujet le « Bombay Maximum City » de Suketu Mehta (2006, Buchet Chastel, 780 p.) qui décrit la ville comme étant une véritable bombe à retardement. Et en plus, (surtout dans le Bihar), c’est avant le grand bond des pays émergents (BRICS) et le début des classes moyennes (lire le délicieux « Le Tigre Blanc » de Aravind Adiga (2008, Buchet Chastel, 324 p.) acheté sur un quai de gare à Varanasi. Bref, une société décrite dans ce livre, encore très rurale et traditionnelle, qui disparait petit à petit (mais à pas de géants dans les métropoles). Société complexe où règnent le népotisme et les maoïstes naxalistes, ce qui n’arrangent pas la situation du nord-est de l’Inde. Société avec de gros problèmes de corruption (les dynasties gouvernantes et dans une certaine mesure les gouvernants communistes – et démagogiques), mais qui a mis l’accent sur l’éducation (il y a tellement à faire) et sur la culture. Une capacité créative étonnante. (Travailler avec des chercheurs indiens est véritablement stimulant). Pour en revenir au bus de Mangal Singh (et au titre anglais), on retrouve dans les dernières pages du livre les problèmes sociétaux de l’état, et surtout la persistance des castes. La fin du voyage est assez inattendue.

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    Toujours dans le Bihar, « A propos d’un Thug » (Editions du Sonneur, 288 p.) du même Tabish Khair, et dans la même immense maison de Pansha, ville imaginaire. Amir Ali est un thug repenti (on dirait maintenant exfiltré de Londres) qui se confie au capitaine Williams T. Meadows. Qu’est ce qu’un thug, sinon un membre (mâle) d’une secte qui étranglait les voyageurs (mais attention, proprement et rituellement au nom de la secte). Laquelle secte (quoique comprenant hindous et bouddhistes) était dévouée à Kali. (Qui n’a pas en mémoire : Kali = la guerre, opposée à Vishnou, la paix). A lire, le fameux « Mémoires d’un Thug » de Philip Meadows Taylor (2009, Kailash Editions, 369 p.) avant de se procurer les fines cordelettes (roumal, il doit y en avoir en soldes sur leboncoin.fr). A lire aussi « Le Juif Errant » d’Eugène Sue dans lequel un ancien chef thug s’exile à Java et finit dans la Compagnie de Jésus (nobody is perfect). Surtout ne pas confondre thugs et sikhs. Ces derniers, adeptes de la religion qui leur donne leur nom, ne doivent pas se couper les cheveux et poils de tous ordres (d’où le port d’un turban), portent toujours sur eux un poignard et un peigne, ils ne mangent pas de viande animale, ni alcool, ni tabac.

    Il semblerait que le susdit Amir Ali ait eu un passé chargé dans un Londres lointain « Je dois avouer qu’avec sa moustache pointue, ses mèches flottantes et ses yeux sombres, fuyants, il a tout l’air d’un meurtrier vindicatif, d’un praticien d’inqualifiables rites barbares ». Ecriture à plusieurs voix (le capitaine, le thug et sa correspondance avec Jaanam (Jenny à Londres), importante cette amie).

    On retrouve donc comme dans « Apaiser la Poussière » le Bihar et sa population, qui bien que l’histoire se soit déroulée en 1837, est encore actuellement empêtrée dans son passé, les castes et sectes, et l’étranger (firangis – qui d’ailleurs vient de français). Se greffe la dessus (ou plutôt, le livre démarre avec) un certain Lord Batterstone, dit Milord, phrénologue (l’homme qui lisait dans la forme du crane). Bref, le cocktail idéal entre religion,
    nationalisme et (pseudo)science savamment entretenue par le colonisateur (britannique, il va de soi). On songe au début du roman policier (Wilkie Collins, il est cité en référence avec Dickens la 3eme ligne du chapitre 1).

    Le livre est divisé en trois parties : le passé, le présent et l’avenir, donc tout va (à peu près bien). Le passé ce sont 5 lignes (du passé faisons table rase). Le reste (en gros 260 pages) est divisé en 120 sous chapitres ce qui fait des épisodes assez courts, surtout vers la fin, donc une lecture aisée (un style narratif plus près du conte), ce qui est fort agréable. En fait, j’ai très vite sauté à la dernière partie, tant cela se lit comme un roman policier (et que le style s’y prête) afin de connaitre qui a tué le colonel Moutarde avec une clé (anglaise) dans la bibliothèque. Fort déçu, car le dit colonel (de retour des Indes) a péri en mer harponné par une baleine blanche et que la clé anglaise a plus tard, innocentée après un long et pénible procès, a servi à démonter la bibliothèque pour la vendre aux Emmaüs. Tabish Khair parlait dans son introduction de Wilkie Collins, je le soupçonne de lui avoir topographié le crane pour écrire « A propos d’un thug » ou alors ce serai à l’insu de son plein gré qu’il mène si bien ses histoires.

    Me reste maintenant à commander et lire son troisième roman « Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire ». A priori, cela m’enthousiasme un peu moins, j’aurais préféré la brouette japonaise. Encore qu’à ce niveau « La Mécanique des Femmes » de Louis Calaferte (1992, Gallimard l’Arpenteur, 154 p.) illustre mieux le propos que la boite à outil ordinaire à ce genre de travaux (désolé Marianne).

    Publié par jlv.livres | 21 janvier 2016, 11:44

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Apaiser la poussière  (Tabish Khair) | «Charybde 27 : le Blog - 14 mars 2016

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