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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Vue sur l’ossuaire » (Antoine Volodine)

Immortalité de la littérature des marges.

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ossuaire

Maria Samarkande et Jean Vlassenko, deux écrivains unis par un amour que ni la barbarie ni la mort ne pourront entièrement effacer, sont enfermés arbitrairement et torturés par le pouvoir, la Colonie, qui voudrait leur faire avouer que «Vue sur l’ossuaire», un ensemble de récits qu’ils ont écrit à quatre mains, est l’œuvre de dissidents.

«Les réseaux clandestins n’existaient pas, c’était une invention littéraire qu’elle-même avait contribué à forger, dans des écrits propagandistes que l’officier de l’Aviation et le référent décortiquaient devant elle ligne à ligne afin d’y traquer des flous et des contresens, et des métaphores qui montraient qu’elle vacillait idéologiquement depuis longtemps et que, loin de servir avec loyauté la Colonie, la société à laquelle elle devait tout, elle préparait avec cynisme sa défection.»

Anciens serviteurs des intérêts de la Colonie aujourd’hui emprisonnés, Maria Samarkande et Jean Vlassenko ont composé ensemble cette somme de narrats, sept récits composés par chacun et qui se répondent comme un jeu de miroirs. Ces narrats racontent des destins individuels, ceux de Swain, Andersen, Tacharlski…, et à travers eux les échecs des révolutions, les atrocités des arrestations et exécutions arbitraires, la solitude et l’impuissance des derniers révolutionnaires qui, ayant échoué dans l’avènement de leur rêve d’établir une société égalitaire, ont été défaits et s’expriment maintenant de l’intérieur d’un espace carcéral.

«La maison qu’on avait attribué à Pilgrim dans le cadre de sa rééducation, pour lui permettre de se ressaisir, de réécrire son manuscrit en s’inspirant, cette fois-ci, de valeurs plus conformes à l’esthétique officielle de la Colonie et au bien public, grinçait, elle grinçait terriblement […] Quelqu’un avait souffert là, intensément et longtemps, et les échos de son désespoir persistaient à hanter les matériaux de construction.»

Ces récits à miroirs, appelés «Vue sur l’ossuaire», sont une romånce, un genre dont on pourra trouver les traits caractéristiques dans «Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze», également paru en 1998, inventaire des centaines d’œuvres de la bibliothèque post-exotique dressée par son ultime survivant à l’agonie, l’écrivain Lutz Bassmann. Chaque livre d’Antoine Volodine et de ses hétéronymes peut se lire de manière indépendante, depuis «Biographie comparée de Jorian Murgrave» jusqu’à «Terminus radieux», mais au fil des lectures, les obsessions, l’idéologie codée, l’humour du désastre et les voix singulières du post-exotisme imprègnent le lecteur, dans cet édifice romanesque poétique et puissant de tout ce qui le sous-tend, du rapport au temps si particulier qu’il établit, avec l’enchevêtrement du rêve et de la réalité, le continuum entre vie et mort, résultats de la torture, de la barbarie et de la déconstruction des identités.

«Les filières souterraines appartenaient au domaine des contes, et dans la réalité, loin des féeries romanesques, il y avait seulement deux systèmes totalitaires très semblables, la Colonie et les Nouvelles Terres, et, où que l’on se tournât, des camps : d’isolement, de relégation, de transit, de concentration, sanitaires, d’expérimentation, de bûcherons, de rééducation, d’extermination, de semi-liberté, autogérés, de quarantaine, de vacances.»

Ces récits, fruits d’une collectivité de prisonniers, semblent comme l’incarcération être ici pour la perpétuité. Et la poésie et les personnages d’Antoine Volodine bouleversent, car aux confins de l’horreur, même quand l’individu est anéanti par la barbarie, l’amour et la fiction restent indestructibles, jamais détruits même au cœur du noir.

La lecture magnifique de Raphmaj sur son blog est ici.

Antoine Volodine était l’invité de la librairie Charybde en octobre 2014 et on ne se lasse pas de le réécouter ici.

Pour acheter à la librairie Charybde ce livre publié en 1998 chez Gallimard, c’est par là.

05-volodine

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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