☀︎
Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Un beau ténébreux » (Julien Gracq)

Extraire d’un absolu cliché romantique la rare essence surréaliste des témoins du Desdichado.

x

Un beau ténébreux

Publié en 1945 chez José Corti, le deuxième roman de Julien Gracq, à l’écriture interrompue par la guerre, capitalise bien entendu sur la magie diaphane et sur le succès d’estime rencontré sept ans plus tôt par « Au château d’Argol », et use du bagage technique et littéraire soigneusement accumulé par celui qui se désignera toujours comme un « écrivain tardif », tout en s’essayant manifestement à bien autre chose.

J’évoque, dans ces journées glissantes, fuyantes, de l’arrière-automne, avec une prédilection particulière les avenues de cette petite plage, dans le déclin de la saison soudain singulièrement envahies par le silence. Elle vit à peine, cette auberge du désœuvrement migrateur, où le flux des femmes en robe claire et d’enfants soudain conquérants avec les marées d’équinoxe va fuir et soudain découvrir comme les brisants marins de septembre ces grottes de brique et de béton, ces stalactites de rocaille, ces puériles et attirantes architectures, ces parterres trop secourus que le vent de mer va ravager comme des anémones à sec, et tout ce qui, d’être soudain laissé à son vacant tête-à-tête avec la mer, faute de frivolités trop rassurantes, va reprendre invinciblement son rang plus relevé de fantôme en plein jour.

Il y a certainement de la part de l’auteur – même s’il s’en défend soigneusement en apparence – une certaine jouissance malicieuse à substituer à la Bretagne immémoriale et légèrement mythologique telle que la portait Argol, celle de la station balnéaire des années 1920, saisie au cœur de l’été frivole où s’agitent les riches oisifs des cercles et salons déjà à peine post-proustiens, mais aussi entraperçue hors saison, en cet instant crépusculaire qu’a su aussi si bien figurer un Sylvain Coher de nos jours, avec de tout autres visées. Julien Gracq excelle ici à saisir une réalité riche en clichés et en kitsch pour la subvertir subrepticement d’une manière en réalité redoutable.

x

photoB9

x

Ce matin, promenade à pied à Kérantec. Les abords de la jetée du petit port très déserts, la plage qui s’étend à gauche toute vide, bordée de dunes couvertes de joncs desséchés. Il y avait gros temps au large, un ciel bas et gris, de fortes lames plombées qui cataractaient sur la plage. Mais entre les jetées étonnait le silence de ces hautes ondulations contre les parois de pierre : de grosses langues pressées et rudes, mais agiles, inquiétantes, sautaient brusques comme une langue de fourmilier lorsque, sans crier gare, elles atteignaient le niveau de la digue et éclataient à l’air libre en gerbe glacée. J’ai déjeuné dans un restaurant désert, isolé au milieu des dunes, le plancher sur pilotis sonnait creux, l’immense salle (la jeunesse du pays doit y danser le dimanche) avec ses guirlandes de drapeaux de papier, lugubres, ses planches de sapin verni, me parlait moins de fêtes que de carré de navire, d’Abri du marin, tout ce qui, si fréquent dans ce pays, porte avec lui (les loges des canots de sauvetage en guise de granges, de celliers le long des rues) ce caractère de nécessité lugubre, avare, administrée, qui endeuille si souvent les paysages de Bretagne.

DSCF0987-filtered

Albrecht Dürer, « Melancolia », 1514.

x

Une partie de l’accueil critique d’époque, quoique presque unanimement très favorable à ce roman (là aussi, le dossier documentaire assemblé par Bernhild Boie et inclus dans l’excellente édition de la Pléiade est particulièrement précieux), semble avoir largement raté la part énorme d’ironie et de reconstruction joueuse qu’il comporte à mon avis. S’emparant de la figure déjà quasiment mythologique par excellence du « beau ténébreux », à la proue des échappées romantiques, qu’elles soient allemandes, anglaises ou françaises, emblème notamment sublimé en quelques vers cruels et sombres par Gérard de Nerval et son « Desdichado », Julien Gracq agite la muleta du mal de vivre, de la schadenfreude et de la quête inexorable de la mort de son Allan, sous les yeux de la lectrice ou du lecteur, disséminant dans le décor les éléments gentiment outranciers, pour mieux écrire un texte de folie aussi largement surréaliste que celui de son premier roman, dont les authentiques porteurs ne sont pas l’appeau central (il sera noté d’ailleurs par plusieurs lecteurs à quel point l’usage matois du pronom indéfini dès le titre, en banalisant diablement le héros apparent, dévoilait le propos réel de l’auteur) ou son égérie, mais bien les personnages qui l’entourent, Gérald en teneur de journal de bord à prendre avec d’habiles pincettes, Christel en victime auto-proclamée qui a pourtant plus d’une ressource dans son sac à douleur muette, Jacques en fusée velléitaire sans réserves adéquates de propergol, Henri en sceptique résolu demandant chaque fois que possible à mettre les doigts dans les plaies, ou encore Irène, véritable statue inversée d’un Commandeur. Comme, dans un tout autre registre, chez Kathy Acker, et en reprenant les mots de Bernhild Boie, « c’est la surcharge qui sème ici le doute et dénonce la mise en scène ». L’accumulation de signes et leur redondance référentielle incessante trahit joliment l’ironie parodique qui guide Gracq et l’aide à dissimuler d’abord son véritable propos.

L’Hôtel des Vagues appareille comme un navire pour la traversée de l’été. Il y a assez de monde maintenant pour qu’on s’y sente les coudes : il naît une espèce d’âme précaire à ce petit monde des vacances. Vu par ma fenêtre ce matin Jacques partant pour le bain avec sa bordée. Au-dessus de ma tête c’est dans sa chambre chaque jour un branle-bas matinal : comme dans le carré de l’équipage on pénètre sans se gêner, on rit à grand bruit, l’intimité bravement saccagée comme entre camarades de hamac. Mais le sans-gêne s’arrête toujours devant la porte de Christel, et personne ne s’aviserait même de frapper à cette porte avant que sa sortie majestueuse de jeune princesse en peignoir éponge ne donne le signal. Ainsi dans chaque petit groupe humain, chaque cellule vaguement constituée, celui qu’on consulte, auquel on se réfère d’un biais de l’œil avant le laisser-courre.

Eric Rohmer, « La collectionneuse » (1967)

x

Dans ce joyeux et tragique capharnaüm apparent émergeront à la fois des morceaux de bravoure (l’échange sur le jeu d’échecs, si cher à Julien Gracq, les dialogues qui pourraient par moments inspirer le Rohmer de « La collectionneuse » (1967), ou la virée à Roscaër, confrontation à la forêt et à la forteresse qui semble établir comme un pont anticipé et inattendu ici entre « Au château d’Argol » et « Le rivage des Syrtes »), des spectres notables, dissimulés dans des interstices propices, tels ceux, émerveillés, d’Alain-Fournier et de Raymond Radiguet, plutôt que celui, trop évident pour ne pas servir d’abord à dérouter, de Fedor Dostoïevski, mais peut-être surtout la spéculation authentiquement surréaliste sur la possibilité, théorique et pratique, de changer de vie, de laisser entrer le hasard dans la nécessité, en n’hésitant pas à s’appuyer avec force et joie sur une matière littéraire abondante et potentiellement galvaudée, donnant ainsi à « Un beau ténébreux » une subtile et réelle épaisseur. Le maladroit procès en futilité intenté à l’époque par les existentialistes traduit surtout leur lecture certes orientée, ce qui n’est pas bien grave, mais surtout très superficielle, ce qui l’est davantage.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :