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Je me souviens

Je me souviens de : « Jouer juste » (François Bégaudeau)

Le « jeu à la nantaise » comme rare moment d’écriture et de politique.

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Jouer juste

Cela faisait presque quatre mois que je n’avais pas écrit une micro-note « Je me souviens » sur ce blog (depuis le « Plume » d’Henri Michaux, en fait), et il me fallait inaugurer cette rubrique un peu spéciale pour 2016. Ce fut donc en 2003, par le beau hasard d’une table de libraire à Rennes (probablement chez Le Failler, si ma mémoire ne me joue pas des tours), que je tombai sur ce premier roman d’un inconnu, un Vendéen de 32 ans vivant alors à Nantes, François Bégaudeau. Trois ans avant le succès de son « Entre les murs », bien avant que certains ne se mettent alors à lui reprocher d’avoir pris la « grosse tête », huit ans avant son jouissif retour en adolescence vendéenne avec « La blessure, la vraie », ce « Jouer juste » publié chez Verticales offrait à la lectrice ou au lecteur un formidable hommage au football, incarné dans ce « jeu à la nantaise » longtemps célébré sous l’égide du formateur puis entraîneur Jean-Claude « Coco » Suaudeau, pendant neuf et quinze années entre 1973 et 1997, entrecoupées d’une brève parenthèse de trois ans (jeu qui séduisit longtemps l’enfant et l’adolescent breton que je fus, en mal ces années-là de clubs locaux durablement installés en première division), mais proposait aussi subrepticement bien « plus » qu’un texte sportif, anticipant de près de dix ans l’écriture obsessionnelle et le substrat socio-politique de l’énorme « Rouge ou mort » de David Peace.

– Jouer juste, dit-il, jouer juste doit seul vous importer. En ce moment vous ruminez, je parle à des vaches, ce n’est pas gratifiant. Vous vous dites que nous n’en serions pas là si l’arbitre avait sifflé la faute sur Frédéric au départ de l’action qui a amené leur égalisation, vous vous dites que le match serait déjà plié si sur ce même but un faux rebond n’avait pas trompé Mickaël, vous vous dites que si le vent, si l’état de la pelouse, si le destin, si un battement d’ailes de papillon à Pékin, vous vous dites plein de choses mais c’est mal vu et mal pensé. La vérité, je vous le dis avec toute la courtoisie due à qui écoute, la vérité est que vous avez cessé de jouer juste. Pendant cette pause avant la prolongation vous pouvez endosser un maillot sec si vous voulez, resserrer vos crampons si cela vous chante, vous taper mutuellement dans les mains si cela vous réconforte, à la reprise vous n’irez vers la victoire qu’à la condition de reconduire le jeu produit ce soir avant les quinze dernières minutes, avant que votre pensée subitement se dissolve dans les énoncés parasites.

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Douze ans après sa publication, ce texte demeure toujours aussi passionnant et essentiel, et cela, comme son homologue de Liverpool, que l’on aime le football ou non. Ce « speech motivationnel » d’un entraîneur aussi mythique qu’imaginaire, devant ses joueurs assemblés au vestiaire avant la prolongation décisive, est à la fois un rare moment d’écriture et un condensé d’incision politique surprenant et bienvenu.

Subitement vous vous êtes dit plus que quinze minutes et nous serons champions d’Europe, vous vous êtes dit quinze minutes et quatre au pire de temps additionnel, dix-neuf minutes à tout casser et nous voilà consacrés et ce sera mérité, notre but d’avance est un peu chanceux, tir contre goal adverse pris à contre-pied, chanceux oui mais la chance se force et nous l’avons forcée, nous serons champions d’Europe dans dix-neuf minutes et ce sera mérité, dix-neuf minutes c’est-à-dire trois œufs à la coque et demi, trois poussières et demie avant le sacre, parasites tout cela je vous dis, parasites en vos crânes, brouillage des justes ondes, estompage des lignes, dilution du jeu, oubli de l’herbe, tête en l’air, ne regarde pas où mets les pieds, tombe dans le puits, non qu’il faille s’interdire de penser, mon dieu non, c’est par défaut de réflexion au contraire qu’ont péché vos pieds, chevilles aphasiques, orteils séparatistes, hémiplégie des jambes, passes dans le vide, appels de balle en caoutchouc, chacun des onze en autarcie sur sa chaîne de radio intérieure, la vérité est que vous avez cessé de jouer juste.

La règle du jeu de la rubrique « Je me souviens » sur ce blog est ici, et pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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francois-begaudeau

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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