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Notes de lecture 2015

Note de lecture bis : « Journal d’un chien » (Oskar Panizza)

Le regard fiévreux et caustique d’un chien sur les hommes, parfois drôle mais peu convaincant in fine.

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Publié en 1892, traduit en français en 1983 par Dominique Dubuy et Claude Riehl chez Plasma, ce roman de l’Allemand Oskar Panizza est un bien étrange objet littéraire. Psychiatre à la santé minée par la syphilis, qui sera interné en asile d’aliénés de 1905 à sa mort en 1921, pour troubles paranoïaques aigus, il aura néanmoins eu le temps, entre 1885 et 1900, de produire une œuvre emportée, rageuse et virulente, en poésie, en prose et en théâtre, qui sera fréquemment interdite par la très catholique Bavière de sa famille pour blasphème ou subversion.

Tout habité de cette fureur à l’égard d’une humanité percluse et engoncée dans ses hypocrisies et ses rituels, « Journal d’un chien » rejoue à cent à l’heure l’étrangeté que procure le décalage le plus radical possible du point de vue, en utilisant un chien en lieu et place du Persan jadis favorisé par Montesquieu pour obtenir l’effet satirique que fournit le regard de l’Autre. Si Oskar Panizza nous régale ainsi de quelques fort judicieuses trouvailles, tout particulièrement autour de l’usage social et intime des vêtements et des accessoires de parure, il finit hélas par s’égarer trop souvent à mon goût, au fil de ces 80 pages, dans une répétition parfois fort aléatoire, une vitupération très systématisée, et quelques incohérences difficiles à justifier quant au niveau de compréhension du réel qu’est censé développer son narrateur, tandis que l’effet comique s’épuise un peu trop rapidement.

Il semblerait que les hommes se volent les uns aux autres des organes de la plus grande valeur et que, grâce à cela, ils communiquent entre eux. Ainsi, à ma plus grande surprise, j’ai vu, aujourd’hui même, un de ceux qui montrent leurs jambes fourrer sa main dans la poche d’un autre, et cela en pleine rue. Il en sortit quelque chose et s’enfuit sur-le-champ. L’autre, qui tâtait anxieusement sa partie entamée, comprit bientôt ce qui s’était passé et se mit à pousser des hurlements effroyables. Des hommes accoururent et demandèrent des explications. Tout le monde se démenait et les membres se déboîtèrent. Il leur fallut un temps fou, avant de savoir où ils en étaient, en raison de cette navrante incapacité à se comprendre qui les caractérise. Brusquement ils partirent en courant dans la même direction. Celui dont on avait forcé la poche resta en arrière, blême et tremblant. Visiblement, on lui avait dérobé là un de ses plus précieux organes, un de ceux sans lesquels il ne pouvait plus vivre : le cœur, ou bien l’âme.

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Il est sans doute dommage que cette admirable impétuosité, et sa composante obsessionnelle, se soient ici largement exercées au détriment de la richesse imaginative, de la construction narrative (fût-elle celle des notes d’un animal intelligent) ou de la poésie naissant du décalage cognitif forcé, comme tant de successeurs de l’auteur sauront, à mon sens, en faire bien davantage preuve, du Clifford Simak de « Demain les chiens » au Jean-Marc Agrati de « Le chien a des choses à dire » et de « Ils m’ont mis une nouvelle bouche », pour n’en citer que deux ayant particulièrement réussi leurs interprétations canines d’une possible destinée humaine.

À vrai dire, je ne suis plus aussi naïf ni aussi imprudent qu’à mes débuts. Depuis cette première et fracassante déconvenue, depuis que je sais que les hommes portent des enveloppes colorées, qu’ils glanent chaque jour leurs organes dieu sait où, pour tromper dieu sait qui sur leur forme réelle ; depuis que j’ai vu ces enveloppes et ces organes arrachés et jetés sur le sofa, que j’ai vu le gaillard, nu et farineux, se faufiler dans une grande cage blanche, tant et si bien que je ne savais plus où était couché le bougre, sur le sofa ou dans le lit, et que j’étais à deux doigts d’admettre une quasi-scissiparité de l’individu pendant les heures de la nuit, entre minuit et six heures du matin – depuis, donc, je suis devenu prudent et ne prends plus n’importe quelle grimace ou n’importe quelle ébauche d’affublement pour argent comptant.

Ce qu’en dit ma collègue et amie Charybde 7 sur ce même blog est ici.

Ce livre, épuisé en français depuis de nombreuses années, a été l’un des candidats – malheureux – du prix Nocturne 2015, dont les deux lauréats ont été annoncés en public le samedi 12 décembre 2015 à la Maison de la Poésie, à Paris : « L’échelle secrète » de Wilson Harris, et « Le soir du dinosaure » de Cristina Peri-Rossi.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

6 réflexions sur “Note de lecture bis : « Journal d’un chien » (Oskar Panizza)

  1. du « Concile d’Amour » de chez Pauvert à « Le Crapaud Jaune » (Ludd) j’ai posté en commentaire à Charybde7 la plupart de la biblio traduite de Oskar Panizza.
    c’est à lire (ou à relire)
    en prime (pour mettre sous votre sapin en plastique)
    toujours de chez Ludd (éditions qui ont arrrété en 98 mais un temps diffusé par L’Insomniaque)
    Franz Jung Le livre du Crétin dada puis groupe Spartakus puis communisant (tendance anar si cela est compatible)
    et surtout
    Franz Jung Le Scarabé Torpille les désillusions d’un millitant dans cette période allemande troublée (années 30)

    et en prime
    Karl Kraus dont il faut absolument lire les différentes versions de Les Derniers Jours de l’Humanité (chez Agone) vaste roman adapté en pièce de théatre
    dont ces quelques citations

    La bêtise n’est pas l’absence d’intelligence, mais d’imagination.
    ou
    La solitude serait un endroit idéal si on pouvait choisir les gens qu’on évite.

    c’est aussi à mettre sous votre sapin

    Publié par jlv.livres | 20 décembre 2015, 09:05
  2. Merci JL ! Karl Kraus figure en belle place sur mon programme de lectures à venir !

    Publié par charybde2 | 20 décembre 2015, 11:07
  3. minute…..
    laissez moi le temps de relire (rapidement) mes 13 cm de Karl Kraus soit à peu près 2000 pages, mais il y a les préfaces (177 pages de Jacques Bouveresse + presque 100 pages de glossaire dans « La troisième Nuit de Walpurgis ») et les aphorismes.

    il est vrai que « On doit lire tous les écrivains deux fois, les bons et les mauvais. Les uns, on les reconnaîtra; les autres, on les démasquera » (Dits et Contredits, p. 129)

    le mieux est de commencer par « Les derniers jours de l’humanité » version intégrale du roman (Agone 2005)
    ou quelques aphorismes.

    allez un dernier pour la route
    Le parlementarisme est l’encasernement de la prostitution politique (Dits et Contredits 1993, Ivrea Champ Libre)

    Publié par jlv.livres | 20 décembre 2015, 11:45
  4. Je vais mettre « Les derniers jours de l’humanité » en tête de liste (jusque là, c’était « La troisième nuit de Walpurgis », par influence directe de son titre, tout simplement). Merci beaucoup !

    Publié par charybde2 | 20 décembre 2015, 12:12
    • Relisant mes notes (déjà vieilles) pour ces deux textes, le premier décrit le Vienne des années de guerre (14-18) avec tout ce que cela comporte de déni de la guerre (la vraie). C’est satirique, mais encore (presque) drôle.

      Le second (la troisième nuit de Walpurgis) écrit en 5 mois de mai à septembre 33 est en phase avec la montée du nazisme : Hitler chancelier (30 janvier ), l’incendie du Reichstag (27 février), Dachau (mars), fin de la liberté de la presse (4 octobre). Donc ON savait (au moins Karl Kraus lui savait).

      C’est surprenant comme ce texte possède une résonance actuelle, surtout en cette fin d’année 2015 …..

      Publié par jlv.livres | 21 décembre 2015, 18:00
  5. a propos de Karl Kraus…
    dans Le Monde daté du Mardi 2 février 2016, 2 pages sur « les Derniers jours de l’Humanité » de Karl Kraus mis en scène par Denis Podalydès au Vieux Colomber.

    Publié par jlv.livres | 2 février 2016, 11:20

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