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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « De l’arsenal à l’entreprise » (Jean-Daniel Lévi & Hughes Verdier)

La transformation des arsenaux de la DCN en entreprise concurrentielle au début des années 2000.

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De l'arsenal à l'entreprise

Publié en 2004 chez Albin Michel, cette histoire d’entreprise rédigée à quatre mains par Jean-Daniel Lévi (en tant que président de transition de la DCN, via DCN Développement entre 2003 et 2004) et par Hughes Verdier (en tant que responsable de l’accompagnement de cette période par les consultants de BearingPoint) appartient à un genre que je fréquente peu, en dehors de circonstances précises, celui du « récit professionnel », dont l’objectivité et les angles de vue sont trop souvent insuffisamment clairs et exhaustifs pour éviter l’écueil de l’hagiographie insipide.

Dans le cas particulier de la Direction des Constructions Navales, peut-être du fait de mes origines lorientaises et des liens familiaux avec l’Arsenal, de mon bref séjour dans la Marine il y a bientôt une trentaine d’années, et de ma passion ancienne mais toujours vivace pour les navires militaires, j’ai toutefois fait une exception que je ne regrette absolument pas. Même constitué de larges pans de plaidoyer pro domo par ceux qui ont orchestré les opérations, ce livre donne une très bonne idée des tenants, des aboutissants et du déroulement du vaste chantier de transformation de l’administration d’État que constituait la DCN, regroupement des arsenaux navals militaires français, en une société commerciale « normale » (ou presque), détenue par l’État, entre 2001 et 2004, la suite du processus de transformation étant traitée dans un deuxième livre, « Quand les arsenaux gagnent la haute mer », par Jean-Jacques Crosnier et Hughes Verdier, couvrant plutôt la période 2005-2008.

Vendredi 6 juillet 2001, 11 heures : un bref communiqué du gouvernement de Lionel Jospin tombe dans les rédactions. A partir de 2003, la Direction des constructions navales, mieux connue sous son sigle DCN, ne sera plus un service administratif du ministère de la Défense mais une véritable entreprise, gérée selon le droit privé. Même si l’État conserve la totalité de son capital.
Après quatre siècles, vingt années de réflexion et quatre ans d’efforts acharnés, s’ouvre un nouveau chapitre de l’histoire des arsenaux, chargés depuis Richelieu de construire la flotte militaire française.
L’État va s’arracher à lui-même un pan de sa Marine au sein de l’une des plus anciennes administrations du pays. Malgré les hurlements et grincements de dents des conservateurs, une petite équipe va affranchir la Direction des constructions navales de son carcan, la propulser parmi les grands industriels européens. Et l’État la dotera en cash et en matériel, lui apportera la fine fleur de la construction navale militaire française pour qu’elle puisse devenir l’un des piliers de l’Europe de la Défense de demain.

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Les défauts usuels de ce type d’ouvrage (point de vue orienté, passages obligés de satisfecits divers, louanges des décideurs et tout spécialement dans un tel cas des décideurs politiques, renforcement des aspects consensuels, oubli d’épisodes gênants ou peu glorieux) sont suffisamment connus, et sont présents ici aussi, quoique sous des formes sympathiquement atténuées. Je préfère souligner les réussites authentiques de ce récit. Après un très bref rappel historique des origines, utile mais clairement secondaire pour le propos, les chapitres qui s’attachent, brièvement mais efficacement, à décrire l’emprise des arsenaux sur leurs villes (Brest, Lorient, Cherbourg et Toulon, essentiellement) et la culture des ingénieurs de l’armement qui les dirigent sont particulièrement précieux pour saisir le faisceau de contraintes et d’opportunités au sein duquel la mutation devait prendre place. Le détour par la mise en place précoce d’instruments de fortune tels le célèbre « compte de commerce », vaste fourre-tout destiné à gérer tout l’impensable de la comptabilité publique stricto sensu, malgré son apparente technicité, est également un passage essentiel pour saisir à quel point les outils de gestion et de contrôle sont infiniment moins « neutres » que ce qu’ils revendiquent en général (comme l’ont abondamment montré, dans un tout autre domaine, les recherches conduites par Eve Chiapello). Rappelant la nécessité absolue, tant pour la charge à l’année que pour le maintien et le développement des savoirs-faire, de l’exportation – et donc d’une structure adaptée, dès lors que cette activité commerciale ne peut plus rester marginale, le livre présente ensuite une passionnante plongée dans la préparation de la décision de transformation, montrant sur plusieurs années l’intense travail souterrain d’une poignée de convaincus pour gagner à leurs vues, progressivement, décideurs politiques, clients institutionnels, donneurs d’ordre de l’État, représentants des salariés, collectivités locales concernées, en un patient travail de consensualisation raisonnable qui a encore aujourd’hui peu d’équivalents en France ou ailleurs.

Paul Bloas, « À nos pères, Brest, 2012

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La partie la plus longue de l’ouvrage se consacre à la préparation technique de la mutation et à l’exécution, à marches forcées, du vaste projet technique, économique et juridique que représente in fine ce « carving off » d’une échelle sans précédent parmi des actifs étatiques et des personnels à statut spécial, statut qui sera conservé pour l’essentiel,  moyennant quelques aménagements. Fourmillant d’anecdotes d’un intérêt inégal – mais dont plusieurs sont toutefois fort bienvenues -, le récit avance au milieu des obstacles, attendus ou inattendus, des négociations avec les diverses parties prenantes, des déboires médiatiques du porte-avions Charles de Gaulle, des conversions décisives pour le projet d’un délégué général pour l’armement puis d’un ministre de la Défense (qui doit d’ailleurs conduire, simultanément, et dans un contexte encore plus complexe, la transformation des arsenaux de matériels terrestres et des munitionnaires au sein de Giat Industries, qui n’est pas encore devenu Nexter).

Si l’on y ajoute enfin les complexes tractations avec la Marine Nationale d’une part, avec le partenaire stratégique Thalès d’autre part, afin d’éviter à tout prix que la DCN n’entame sa nouvelle vie lestée de coupables faiblesses ou d’amputations malheureuses au bénéfice de ces deux forces décisives dans son paysage, on obtient in fine un tableau plutôt complet, d’une finesse remarquable à l’intérieur des limites de l’exercice, et fort riche en enseignements de toute nature en ce qui concerne aussi bien la gestion rigoureuse de transformations entrepreneuriales de grande ampleur que l’usage habile des compromis et des solutions permettant à l’État de gagner en efficacité en ne sacrifiant que le nécessaire sur les autels du marché, et en évitant les écueils idéologiques auxquels il est de nos jours si fortement exposé.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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