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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Karpathia » (Mathias Menegoz)

Vers 1830, les aventures d’un jeune aristocrate hongrois dans un territoire rongé par les rancœurs entre communautés, aux confins des Balkans.

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Karpathia

Le comte hongrois Alexandre Korvanyi vient d’hériter d’un immense domaine en Transylvanie, d’une famille qui fut si puissante au XVIIIème siècle que la région est depuis désignée comme la «Korvanya». La famille Korvanyi, exilée à Vienne, a quitté la Transylvanie, sous contrôle de l’empire des Habsbourg depuis la fin du XVIIème siècle, après la révolte sanglante des serfs valaques en 1784.

Jeune homme impérieux et rigide, récemment promu capitaine de l’armée impériale, Alexandre Korvanyi se morfond dans la carrière militaire en cette fin d’année 1833 ; «il se sentait devenir poussiéreux dans l’obscur recoin bureaucratique de l’état-major où il avait eu l’insigne honneur d’être affecté. On lui promettait une belle carrière mais, de mois en mois, son ennui se teintait d’amertume.»

Un duel avec le fils d’un général modifie le cours de sa vie, l’amenant à quitter l’armée, à épouser Cara, fille du baron von Amprecht, qu’il a intimement connue seize mois auparavant, et à partir s’installer avec elle dans la Korvanya. Au cours du lent voyage depuis Vienne, capitale animée et centre de l’Empire austro-hongrois, jusqu’aux contrées rurales reculées de Transylvanie, se diffuse la sensation d’une remontée dans le temps et dans l’histoire, et les images magnifiques et marquantes des collines, vallées et forêts transylvaines.

«La voiture de poste remonta la belle vallée au large fond plat, marqueté de champs de céréales qui, à ce moment, émergeaient péniblement du limon détrempé et luisaient comme les écailles d’un serpent vert vif venant de muer. La vallée était bordée, dès les premières pentes, de vergers en fleurs et de forêts de chênes au jeune feuillage vert amande encore tout froissé.»

L’arrivée du seigneur en Transylvanie, son attachement démesuré à cette terre et sa personnalité excessive et glaçante, son ambition de restaurer des droits féodaux sur un domaine délaissé depuis des décennies et investi par les contrebandiers, au moment où le nationalisme roumain se développe, vont entraîner une série d’événements tragiques et un affrontement sanglant, dans un contexte de tensions explosives entre les communautés valaque, magyare, saxonne et tzigane.

«Souvent, en contemplant ses domaines, ses terres, il sentait un pouvoir immense à sa portée… Si un tel pouvoir coulait dans ces vallées, presque palpable, ne pouvait-il craindre qu’il ne se manifeste et s’offre à d’autres que lui ? Il ne savait plus s’il était au seuil d’une révélation ou de la folie. Et pour reprendre pied, il ne lui suffisait plus de se concentrer sur les choses bien réelles qui l’entouraient, l’encolure mal peignée de son cheval, l’écorce des châtaigniers… Car ces choses étaient comme imprégnées de rêve ; ce qui coulait sous leur surface, ce n’était pas du sang ou de la sève, mais les secrets et les promesses de la Korvanya.»

Ancré dans une géographie et une histoire précises, loin de la finesse et de la poésie magique des «Dernières nouvelles d’Œsthrénie» d’Anne-Sylvie Salzman, ce premier roman de Mathias Menegoz, paru en septembre 2014 aux éditions P.O.L., impressionne néanmoins par son ambition, formant un roman d’aventures et historique bien documenté, au charme suranné, où les passions intimes de multiples personnages s’entremêlent subtilement.

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Photo : © Léa Crespi

Photo : © Léa Crespi

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Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Karpathia » (Mathias Menegoz)

  1. Transylvanie (ou le pays au-delà des forêts), lointaine partie de l’actuelle Roumaine, l’ancienne Dacie des romains, lieu de rencontre entre les autrichiens, bulgares, germains, huns, magyars, turcs et mongols. Lieu de carrefour s’il en est un dans ces limites de l’Europe, et pas encore l’Orient. Lieu aussi de traditions, féodales bien sûr, bien que l’on soit en 1830 soit 25 ans avant la formation de la Roumaine (et la désagrégation progressive de l’Empire Austro-Hongrois). Une région spéciale de cette Transylvanie, la Korvanya, fief de la famille du comte hongrois Alexander Korvanyi (région imaginaire s’il en est).

    Le jeune capitaine hongrois Alexander Korvanyi démissionne (après un duel avec le Rittmeister von Wieldnitz, fils d’un général) de l’armée impériale. Il épouse la baronne Cara von Amprecht, jeune autrichienne (quasi enjeu du dit duel). Le couple part s’installer sur ses terres. Jusque là on est encore dans la bonne société viennoise, très insouciante de ce début du siècle.

    Arrivée en Transylvanie, changement de décor à vue. Tout d’abord la famille n’y a pas été vue depuis une bonne cinquantaine d’années. (La révolte des serfs valaques date de 1784). Donc la région, toujours très féodale, est régie par le plus fort ou le plus braillard. Et là, on retrouve les rivalités entre serfs magyars, valaques et saxons. Pour le jeune couple, finies les soirées viennoises. La nuit ce sont les forestiers qui règnent et font de la contrebande. Vlad l’empaleur n’est pas loin (même si c’était au 15eme siècle). Mathias Menegoz va le recycler en Alexander. et le roman sombre dans la violence. Et tout cela sur près de 700 pages, mais c’est ben écrit et le tout se lit agréablement. (Affutez vos pieux et tressez vos colliers d’ail, on ne sait jamais)

    Publié par jlv.livres | 16 décembre 2015, 08:26
  2. Tant que l’on est dans les Carpathes….
    Récemment les Edtions Cambourakis ont sorti deux epetits livres de Adam Bodor, l’un en octobre 14, « La Vallée de la Sinistra » en (traduction Emlie Molnos Malaguti) et l’autre en aout 15 « La Visite de L’Archevèque » (traduction de Jean Michel Kalmbach). Merci les Editions Cambourakis.

    De quoi s’agit-il ? Dans « La Vallée de la Sinistra », (240 p.) on embarque entre des carcasses de moutons congelées dans un camion plus que brinquebalant. C’est le seul lien entre cette vallée et les Balkans, avec naturellement son lot de contrebande. Heureusement l’Autorité veille, avec des dispatcheurs de fruits, un veilleur des morts suppléant, un expert en mures et myrtilles, la délicieuse (mais dure à la tache) Coca Mavrodin, un colonel photographe, des gardiens d’ours, une oreille coupée. On constate très vite que l’on est en bonne compagnie. (Que certains y voient une critique d’un certain système étatiste totalitaire ne saurait être que pure coïncidence pour Adam Bodor, qui a connu les prisons roumaines.

    « La Visite de l’Archevèque » (128 p.), c’est un peu le Godot Roumain. La scène se passe à Bogdanskyi Dolina, village reculé, près d’une décharge nauséabonde. Le matin on avait capturé les sœurs Schenkowitz, deux vieilles filles évadées du quartier d’isolement des pulmonaires. Et dire qu’on attendait l’archevèque Zilava dans ce village (pour la Saint Médard en plus). Que dire de la ville, avec sa décharge, son impasse Sans-Nom qui mène au séminaire, sa rue des Saints-Académiciens, son église Sainte Zénobie, l’avenue du 22-février, le débit de vins du père Punga, l’auberge de Hariton Manoukian, et cerise sur le gateau la tombe du Voyageur inconnu. Tout cela sous une autorité de fer et deux archimandrites Kostine et Tizmane. Tout cela va aboutir à la lapidation des deux sœurs, et à l’explosion de l’archevêque Boutine en mille morceaux.

    Bref deux petits livres, ou l’absurde et l’horreur font un excellent ménage. a lire de toute urgence.

    Publié par jlv.livres | 16 décembre 2015, 09:23
  3. JLV, vous êtes une mine précieuse ! Merci.

    Publié par Charybde 7 | 16 décembre 2015, 13:54

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