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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Où vont les vaisseaux maudits ? » (Marie Cosnay)

De la chanson « Angora » de Bashung à un rêve étrange qui modèle une vie.

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Où vont les vaisseaux maudits ?

Publié en 2011 à l’Atelier In8, ce bref texte de Marie Cosnay prend place dans un ensemble de quatre hommages à Alain Bashung, dans lequel, à ses côtés, Eric Pessan (« Croiser les méduses »), Jérôme Lafargue (« Nage entre deux eaux ») et Claude Chambard (« Le jour où je suis mort ») se sont emparés d’une ou plusieurs chansons de l’auteur de « La nuit je mens » pour en extraire une nouvelle ainsi inspirée. « Où vont les vaisseaux maudits ? » tire son essence d’origine de la chanson « Angora » pour produire une rêverie légèrement hallucinée, en douze pages de poésie onirique échevelée.

Le souffle coupé
La gorge irritée
Je m’époumonais
Sans broncher
Angora,
Montre-moi
D’où vient la vie,
Où vont les vaisseaux maudits
Angora,
Sois la soie
Sois encore à moi
(Alain Bashung, « Angora », album « Fantaisie militaire », 1998)

Je me suis installé dans la petite salle que l’on appelle salle des archives alors que depuis longtemps il n’y a plus d’archives mais des dossiers à classer. J’avais enjambé les cartons et contourné la machine à café. Je m’étais arrêté, saisi par un air familier quoique étrangement vieilli, devant un visage encapuchonné qui attendait là. J’eus l’impression éphémère qu’on m’appelait de loin, d’un lieu tout à fait oublié, d’un lieu perdu, de perdition. Les yeux vigoureux entre écharpe et bonnet me fixèrent en retour et je fus soulagé : ce n’est personne.

Convoquant dans une étrange bibliothèque mémorielle un ensemble de lettres amoureuses et obscènes découvertes à la mort de la mère du narrateur, un frère jumeau, un vrai-faux marquis chilien et son désert d’Atacama tout proche, une toile originale et néanmoins inconnue de Velasquez, dépeignant une atroce séance de torture infligée par Louis XIV à sa jeune épouse Marie-Thérèse en 1660, toile mystérieusement disparue, Marie Cosnay orchestre en un rythme étonnant le pouvoir d’un rêve sur une réalité, l’enfermement de la vie comme méthode, et le refoulement conforme d’une exaltation possible.

Aujourd’hui, dans la salle fausse des archives, le regard perdu dans la soie des yeux d’Angora, je sais qu’on m’appelle. On m’appelle de loin, d’un lieu perdu, d’un lieu de perdition. J’ai nagé à la surface des événements, malade d’une suffocation physique que je crois être, dans la salle où les poussières des cartons volent jusqu’à moi pour me fermer dans le dernier étouffement, la maladie des pensées empêchées. Jamais les miennes ne prirent leur envol dans des airs théoriques. Les images toutes puissantes et la discorde m’ont laissé ballant, vaquant. Si je suis mort de la main d’un frère, la mort n’est pas venue. Ça ne meurt jamais. Mon frère savait le monde, ses époustouflantes manies, ses coïncidences et ses contradictoires tenues de fête. Ça ne meurt jamais et c’est fini cependant. On se fiche des paradoxes. On m’a appelé, l’endroit est perdu, il me perdra.

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marie-cosnay

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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