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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Congo Inc. – Le testament de Bismarck » (In Koli Jean Bofane)

Le Congo comme enjeu profondément hilarant et atrocement cruel du réel en tant que jeu vidéo mondialisé.

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Congo Inc

Publié en 2014 chez Actes Sud, six ans après son « Mathématiques congolaises », « Congo Inc. – Le testament de Bismarck » est le deuxième roman (hors textes destinés principalement à la jeunesse) du Congolais (Kinshasa) In Koli Jean Bofane.

Isookanga, jeune homme de la province forestière de l’Équateur, devenu « mondialiste » par le biais – notamment – des jeux vidéo économico-militaires, se rend à Kinshasa, entrepreneur dans l’âme, et bien décidé à profiter à son tour des fruits économiques de la mondialisation, et à oublier les quelques complexes physiques personnels qui le perturbent. Au fil des rencontres avec les enfants des rues réfugiés au Grand Marché de la métropole, avec un conducteur de travaux chinois abandonné lâchement par son patron véreux rentré au pays, avec un ex-catcheur devenu pasteur hâbleur et habile à trouver les martingales de l’enrichissement personnel, avec un chef de milice du Kivu hâtivement reconverti en haut responsable de parc naturel, ou encore avec un responsable logistique de l’ONU, il va connaître un apprentissage accéléré et haut en couleurs de la cruauté réelle des choses, sans jamais perdre son extraordinaire sens de l’humour à l’aspect décalé.

Tais-toi, je ne veux pas savoir ! Et maintenant tu passes des heures enfermé seul dans ta case, plusieurs fois par semaine, à regarder des ombres sur un écran. Que crois-tu apprendre avec toutes ces choses que tu appelles modernes ? Ceux qui parlent de modernité veulent nous éliminer, Isookanga, mon fils. Écoute-moi bien. Matoi elekaka moto te ! Regarde cette tour de métal qu’ils ont placée dans la forêt, elle nous tuera tous, un jour. Pendant ce temps, toi, tu fais quoi ? Tu y prends plaisir et tu te trouves, en plus, une machine pour communiquer avec cette diablerie ! Ces choses sont mauvaises, crois-moi, moi, ton oncle. Et puis, mon fils, je t’en conjure, arrête de dire ce mot, « putain », à tout moment. Arrête ! Tu scandalises les ancêtres ! Respecte-nous ! Et ce pantalon que tu portes ? Pourquoi le porter de cette façon déshonorante ? Un Ekonda peut se promener presque nu, mais il prend soin de dissimuler ses fesses devant les gens. Tu oublies d’où on vient ? Sans la coutume, crois-tu que cette forêt qui te nourrit existerait encore ? Et nous ? Crois-tu que nous serions encore là, à craindre pour notre avenir ? Et l’avenir, c’est toi, Isookanga. Souviens-toi que, bientôt, tu devras revêtir les habits de chef.
Le vieux continua à déverser des torrents de paroles du même acabit. Isookanga se montra patient et écouta jusqu’au bout mais il ne comptait pas accorder grande importance aux jérémiades du vieil homme dépassé. Dans un premier temps, il allait reprendre le jeu là où il l’avait laissé, se débarrasser une fois pour toutes de cet intrigant de Kannibal Dawa. Le jeune Ekonda avait encore besoin de pas mal de points pour se mettre à l’abri. La trousse de secours, contenant les armes furtives qu’il avait réussi à accumuler tout au long des sessions de jeu, ne suffisait pas, ses adversaires étaient redoutables. Il ne savait pas ce que manigançait ce rapace d’American Diggers. Skulls and Bones, Uranium et Sécurité, Goldberg & Girls Atomic Project, tous l’attendaient au tournant, il le savait, mais Congo Bololo n’avait pas dit son dernier mot, il allait les pulvériser un à un, méthodiquement. Après cela, il allait réfléchir aux choses mises en place pour partir à Kinshasa, là où, au moins, on parlait de réseau et d’absence de réseau, de clés USB, d’interfaces compatibles. Là où, au moins, les ombres virtuelles ne faisaient pas peur aux vieillards frileux et rétrogrades qui pouvaient empêcher un jeune homme sérieux d’avancer dans la vie comme il se doit.

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Pygmées en Équateur (RDC).

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Maniant avec un brio étourdissant aussi bien l’oralité débridée de dialogues vifs et foisonnants que l’histoire intime de la République Démocratique du Congo, depuis les premiers temps de la colonisation et de l’exploitation de ses richesses naturelles et humaines, l’abîme ouvert en permanence sous les pas de chacun par l’avidité et la soif de consommation à outrance que les méthodes du marketing sophistiqué appliquées au commerce de rue, les ramifications géopolitiques de l’Afrique des Grands Lacs que les palinodies des intérêts stratégiques et financiers ici mis en jeu, In Koli Jean Bofane nous offre peut-être un des plus puissants romans africains de ces dernières années.

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Aujourd’hui, il ne pouvait plus se passer de l’ordinateur et le jeu en ligne Raging Trade était devenu sa raison de vivre. Raging Trade, c’était le jeu indiqué pour n’importe quel mondialiste désireux de se faire un peu la main dans le domaine des affaires. Il était simple. Par le biais de groupes armés et de compagnies de sécurité, des multinationales se disputaient un territoire appelé Gondavanaland. (…) Dans cet univers virtuel, Isookanga incarnait Congo Bololo. Il convoitait tout : minerais, pétrole, eau, terres, tout était bon à prendre. C’était un raider, Isookanga, un vorace. Parce que le jeu l’exigeait : c’était manger ou se faire manger ! Mais l’enjeu essentiel restait l’exploitation des ressources minières. Pour cela, dans la vraie vie, il fallait d’abord prospecter, ensuite obtenir des licences auprès des gouvernements, s’acquitter de taxes, payer de la main-d’œuvre, construire des infrastructures… Le jeu faisait fi de tout cela. Pour atteindre ces objectifs, il préconisait la guerre et tous ses corollaires : bombardements intensifs, nettoyage ethnique, déplacements de population, esclavage… Comme dans tout jeu qui se respecte, il y avait des bonus. On pouvait bien entendu acquérir des armes, mais aussi des alliés étrangers, des points au Stock Exchange, une « trousse de secours » incluant des traités de paix pour endormir l’ONU – parce que là aussi, comme dans l’existence réelle, on ne pouvait bien mener une guerre qu’abrité par des résolutions de l’organisation internationale -, des conférences pour gagner du temps, un kit de djihadistes-philosophes en cas de nécessité et, pour préserver le moral des troupes, des esclaves sexuelles en nombre. La guerre sur le territoire du Gondavanaland était une guerre autofinancée mais cela n’empêchait pas la mise en place de pénalités. La baisse du cours des matières premières était le risque essentiel. Un autre : le blocage des comptes par l’ONU, à cause du lobbying malveillant de certains. Mais le pire, c’était la mise en place d’un embargo sur les armes. Vato, le hit du rappeur Snoop Dogg, constituait l’ambiance sonore. Run nigga, run nigga / Run, mothafucker, run, pouvait-on entendre.

Video Game Arcade RDC

Salle de jeu vidéo en RDC.

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Hautement et sauvagement drôle sans se réduire à une farce, diablement sérieux sans jamais pontifier ou conférencer, cruel et réaliste dans l’horreur sans s’y complaire, n’épargnant aucune des forces géopolitiques et économiques en présence, ni Congolais, ni Rwandais, ni Occidentaux, ni Chinois, et bénéficiant d’une écriture d’authentique caméléon en fonction des nécessités du récit et de la démonstration qui le sous-tend, « Congo Inc. », davantage que bien des essais, nous donne à voir et à penser la réalité foisonnante, dramatique, et flirtant au quotidien avec un désespoir possible, d’un pays presque à taille de continent, condensant en quelques milliers de kilomètres carrés de forêt équatoriale, de paradis des métaux rares et de mégalopole hors de contrôle les réalités à facettes du monde tel qu’il va aujourd’hui.

Auprès de tout troupeau qui se respecte rôdent ceux qu’on appelle les incontournables charognards tels que les hyènes, les chacals, les vautours, représentés par les délinquants et autres inciviques qui, à leurs risques et périls, subtilisaient les billets des poches, arrachaient les chaînettes et les boucles d’oreille en or, laissant un lobe mutilé, un cou cisaillé au métal précieux. Au-dessus de cette pyramide alimentaire figuraient les grands prédateurs, les policiers et militaires en civil qui tentaient de tirer leur épingle du jeu en attaquant à plusieurs, en isolant la proie, en montrant les dents, pour finalement laisser la victime délestée d’une partie de son magot et frustrée, parce qu’elle n’y pouvait rien, mais que c’était la loi qui régnait dans cette jungle du Grand Marché où tout le monde, forcément, était condamné à y passer à un moment ou à un autre. Le chahut immense, les klaxons des voitures, le bruit des moteurs couvraient opportunément les plaintes de ceux qui se faisaient ainsi rançonner au grand jour.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Bofane

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Congo Inc. – Le testament de Bismarck » (In Koli Jean Bofane)

  1. Ca a l’air passionnant; je l’ajoute à ma liste de prochaines acquisitions! Et dans un autre genre mais toujours sur la tragédie et la grandeur du Congo, le passionnant Congo de David Van Reybrouck que vous connaissez très certainement. Très bonne continuation à Charybde27 et peut-être à bientôt dans la librairie!

    Publié par critiqueslitteraireslapetitevoix | 30 décembre 2015, 18:29

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Le fasciste et le président  (Gérard Bon) | «Charybde 27 : le Blog - 3 janvier 2017

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