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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Infini : L’histoire d’un moment » (Gabriel Josipovici)

Le parcours d’un compositeur, immense et dérisoire, raconté par la voix de son fidèle majordome : une nouvelle merveille signée Josipovici.

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Josipovici

Massimo, l’ancien majordome du compositeur disparu Tancredo Pavone, rapporte dans un entretien avec un anonyme, sans doute un journaliste, les pensées de son ancien «employeur», un homme bien singulier.

Aristocrate sicilien fortuné, personnage hautain sans doute et en tous cas terriblement réactionnaire, qui, après une jeunesse dorée passée à écumer les casinos et clubs de bridge de la Côte d’Azur, a étudié la musique à Vienne, a côtoyé Henri Michaux, Pierre Jean JouvePhilippe Soupault et beaucoup d’autres écrivains dans le Paris d’avant et après-guerre, avant de vivre une vie recluse à Rome, dédiée à la recherche obsessionnelle du son ultime : La figure de Tancredo Pavone, inspirée à l’auteur par celle du compositeur et poète Giacinto Scelsi (1905-1988), se dévoile au travers des propos du majordome, et des souvenirs, que les questions vagues ou perfides de celui qui l’interroge font ressurgir.

Giacinto Scelsi

Giacinto Scelsi

Le couple Massimo – Pavone, maître et serviteur, parole et oreille, créateur et auditeur, mort et vivant, avec ce majordome hypermnésique qui semble reproduire les paroles entendues dans la bouche de Pavone sans les juger, parfois même sans les comprendre, produit une sorte d’effet comique, car les propos passionnants sur la musique ou la création, l’effondrement de la culture, des thèmes chers à l’auteur, côtoient des considérations tout à fait surprenantes, comme cette attention maniaque qu’il porte à la propreté, et à l’entretien de ses milliers de cravates et de costumes, ou ses fascinations mystiques nées de voyages en Inde et au Népal, et sur les terres de l’ancien royaume d’Ifé dans l’actuel Nigéria.

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«Les Anglais étaient jadis les gens les plus civilisés du monde, a-t-il dit, mais ils font à présent partie des plus barbares. Les Français sont les seules personnes civilisées qui restent, a-t-il dit. Ils résistent à la barbarie de l’Amérique, à la barbarie du Nouveau Monde, mais ils ne pourront pas toujours résister. Bientôt personne ne saura plus ce que signifie le mot civilisation. Nous devons nous détourner du monde, comme les sages hindous le savent depuis longtemps, a-t-il dit, parce que le monde ne sera jamais à la hauteur de notre idée de ce que le monde devrait être. Nous devons nous exercer tous les jours, a-t-il dit, tous les jours, Massimo, afin d’éradiquer notre désir de faire du monde un endroit meilleur et plus civilisé. Bientôt, a-t-il dit, même le souvenir d’une civilisation passée aura disparu, pas de notre vivant, Massimo, a-t-il dit, et certainement pas du mien, mais dans très peu de temps, très peu de temps. Nous avons atteint la fin de la période néolithique, Massimo, a-t-il dit. Ce n’est que maintenant que nous avons atteint la fin de la période néolithique. Vos enfants, Massimo, a-t-il dit, ne sauront plus que le lait est produit par des vaches, ils ne sauront même pas ce qu’est une vache. Ils sauront seulement ce qu’est un supermarché, qui est l’endroit où l’on peut acheter du lait. Ainsi nous pénétrons dans une nouvelle ère, a-t-il dit. Après la fin du néolithique nous atteignons l’ère du synthétique. Personne ne saura plus ce qu’est une pierre, personne ne saura ce qu’est un arbre, personne ne saura ce qu’est une fleur, personne ne connaîtra le symbole mathématique de l’infini.»

campanie2

Ce qui se révèle avec le déroulement de l’interview et du temps, les souvenirs du majordome se faisant plus précis, et la familiarité entre Massimo et Pavone plus profonde au fil des années, est le portrait d’un homme qui laisse entrevoir ses failles, son humanité vulnérable malgré la hauteur de l’art à laquelle il prétend, en particulier lorsque Massimo conduit le compositeur vieillissant sur les routes de Campanie, et que celui-ci livre ses pensées au rythme de ce qu’on imagine être le paysage qui défile.

Toute l’œuvre de Gabriel Josipovici tisse des liens entre la littérature et les autres arts, autour de Pierre Bonnard dans «Contre-jour», de la musique de J.S. Bach dans «Goldberg : Variations» et souligne comme dans ce roman, publié en anglais en 2012, à paraître en janvier 2016 chez Quidam éditeur (avec une traduction remarquable de Bernard Hoepffner) les paradoxes de l’obsession artistique, aussi grande qu’illusoire.

«Le piano est un univers, Massimo, a-t-il dit, ce n’est pas un monde, ce n’est pas un pays, et ce n’est certainement pas un salon, c’est un univers. Examinez un piano s’il vous plaît, Massimo, a-t-il dit, et voyez de quoi il est fait. Regardez la bizarrerie de sa forme et la variété de ses surfaces. Le piano n’est pas un instrument pour jeunes filles, Massimo, a-t-il dit, c’est un instrument pour gorilles. Seul un gorille a la force d’attaquer un piano comme il devrait être attaqué, a-t-il dit, seul un gorille possède une énergie suffisamment sans inhibitions pour défier le piano comme il devrait être défié. C’est quand j’ai réalisé cela, a-t-il dit, que j’ai pris soin d’aller étudier le gorille en Afrique.»

Et enfin l’écriture, uniquement en dialogues, compose un livre au rythme unique, un bonheur de lecture vivant et enjoué, en dépit du pessimisme de nombre de ses motifs, en boucles et en détours, qui rappelle en écho les monologues brillants de Jack Toledano dans «Moo Pak».

Vous pourrez acheter ce livre chez Charybde dès sa parution en janvier 2016, ici.

Photo : © Bruno Charoy

Photo : © Bruno Charoy

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

11 réflexions sur “Note de lecture : « Infini : L’histoire d’un moment » (Gabriel Josipovici)

  1. Vous avez oublié de citer le traducteur. Or vous avez lu le livre en français, je crois bien.

    Publié par Hoepffner | 5 décembre 2015, 09:04
  2. Oh que non, je n’ai pas oublié ! La traduction est remarquable. Bonne journée.

    Publié par Charybde 7 | 5 décembre 2015, 09:07
  3. Un livre qui peut aussi s’écouter. Non pas que cela soit une version audio et que Quidam fasse dans la bibliothèque sonore. Non, le dernier livre de Gabriel Josipovici « Infini – l’Histoire d’un Moment » traduit par Bernard Hoepffner (2016, Quidam, 164 p.) est en fait plus qu’un livre. Il y a la partie écrite, soit la vie de Tancredo Pavone, compositeur avant-gardiste, narrée par Massimo, son majordome. Encore une biblio ?, sauf que Tancredo, c’est en fait Giacinto Scelsi (1905-1988), auteur entre autres de (1959) « Quattro pezzi su una nota sola » (quatre pièces sur une seule note). Vous me direz, Avant-garde, ouiais, mais alors « Samba de Uma Nota So » de Antonio Carlos Jobim, c’est pour faire danser les ours ? Bon passons, encore une querelle des anciens et des avant-gardistes.

    Donc la vie (et l’œuvre ?) de Tancredo Pavone, même si en sourdine on entend Giacinto Scelsi. On se souvient (sinon zavékalire) le « Goldberg : Variations » Tout comme les variations de JS Bach, trente variations au clavecin commandées à pour abréger les veilles de von Keserling (selon la légende). Il s’agit de trente variations littéraires, toujours pour soigner les insomnies.

    Plutôt que des interprétations diverses (clavecin, piano, orgue, trio à cordes, orchestre, ukulélé (si, si cela existe – John King, Nalu Music & CD), voire fanfare militaire), bien que le clavecin soit le plus fidèle, je recommande l’interprétation très personnelle de Uri Caine et son groupe (Winter & Winter 910 054-2) avec 70 variations pour ensembles variés (en fait 36 et 30 variations sur les 2 CD, avec l’aria, l’ouverture et l’éternelle variation). Une lecture très similaire à celle de Josipovici, mais en musique.

    « Quattro pezzi su una nota sola » avec pour principaux personnages et par ordre d’apparition : un Fa bleu, un Si vert, un La bémol violet et un La orange (c’est presque du Rimbaud). Cela se trouve même en googlant sur https://www.youtube.com/watch?v=9I0QIRXcbZ4. Je ne dis pas que cela donnerait le même résultat que sur le jeune Von Kerserling. Mais ce n’est pas tout. Notre Gabriel compose aussi et a produit « Six sixty-six » morceau de Tancredo devant passer à la postérité (http://this-space.blogspot.fr/2013/04/tancredo-pavones-six-sixty-six.html) et lui aussi librement disponible. « Je jouais cette note unique et, en jouant, j’écoutais. J’écoutais et je comprenais. A ce moment-là, un nouveau genre de musique est né. J’ai appelé la première pièce Six Sixty-Six. Six Sixty Six. La même note frappée de la même façon au piano six cent soixante six fois. ». Le moins que l’on puisse en dire est qu’un piano unicorde peut suffire. Cela correspond presque à sa conception par Tancredo « Le piano n’est pas un instrument pour jeunes filles, Massimo, c’est un instrument pour gorilles. Seul un gorille a la force d’attaquer un piano comme il devrait être attaqué, défier le piano comme il devrait être défié. ». Cela suggère un prochain ouvrage avec Chita dans un rôle principal (tant qu’à faire des interprétations libres…). Après tout, le livre nous parle bien de l’entretien de milliers de costumes et cravates ou bien nous fait part des considérations coloniales « Les Anglais étaient jadis les gens les plus civilisés du monde, a-t-il dit, mais ils font à présent partie des plus barbares » et du role du piano sur les voyages « C’est quand j’ai réalisé cela, [à propos du piano et des gorilles] a-t-il dit, que j’ai pris soin d’aller étudier le gorille en Afrique ». Il y découvrira même les statues du peuple Ifé, au Nigéria, qu’il préfère aux « monstruosités » de la Sixtine. (On dirait André Breton découvrant les tags du 9.3).

    —————
    A propos du Nigéria (et qui n’a rien à voir et qui doit être pris comme un cadeau bonus) Il est récemment sorti un petit bouquin chez Zulma « Snapshots, Nouvelles voix du Caine Prize », petites nouvelles de 6 auteurs africains. En particulier la nouvelle qui donne son titre au tout « Snapshots » de Noviolet Bulawayo, jeune auteur (femme, je n’aime pas le mot auteure) du Zimbabwe dont j’ai aussi lu « Il nous faut de nouveaux noms » (mars 14, Gallimard, du monde entier, traduit par Stéphanie Levet). Noviolet Bulawayo (certain écrivent NoViolet) en fait c’est un nom de plume et c’est effectivement en deux mots No Violet (avec du violet) en Ndébélé (sa langue maternelle). Son vrai nom est Elizabeth Z. T. (c’est moi qui cache), née en 81. De même son nom Bulawayo, est un pseudo qui fait référence à la ville où elle a grandi (la deuxième ville du Zimbabwe). Etudes au Zimbabwe, puis Kalamazoo et Texas A&M et un MFA à Cornell. Elle est actuellement Fellow à Stanford (excusez du peu).

    Passons au livre « Il nous faut de nouveaux noms ». C’est un roman, en fait une suite de nouvelles, avec les mêmes personnages, dont Chérie, la narratrice, Bâtard, Chipo, Dieusait, Sbho et Stina. Tous sont d’un bidonville nommé Paradise (cela ne s’invente pas) à coté de Budapest, là où vivent les vrais gens, avec de vraies maisons et des arbres (dont des goyaviers dont la petite bande se nourrit – entre autre). Le tout est raconté dans la langue de Chérie, avec des désirs d’Amérique où elle ira peut être rejoindre sa tante Fostalina. Mais que peut bien signifier ce pays avec son « Destroyedmichygen » pour ces enfants.

    On se doute que le titre et cette référence à de nouveaux noms renvoie explicitement au pays et à son vieux président Robert Mugabe. Une société injuste et abusive qui en fait leur a volé leur jeunesse on est vieux à 17 ans) et qui les a endurci (stina c’est le mot pour brique) et qui fait déjà de leur corps des cadavres raidis.
    Société totalement abusée, dans laquelle une très jeune fille quasi anorexique se marrie avec un américain obèse juste pour avoir ses papiers d’immigration. Société dans laquelle Chérie regarde des films pornos qui en fait sont très édulcorés par rapport aux discussions qui ont eu lieu auparavant à propos de faire avorter Chipo, (« on se débarrasse du ventre de Chipo »)(11 ans) enceinte de son grand père (son seul défaut étant ne plus courir aussi vite pour aller chiper des goyaves).

    L’avenir pour ces enfants ? Sortir de Paradise ? C’est facile, les mères sont occupées à se coiffer et à parler. Les hommes ne lèvent pas le nez de leur jeux de dames sous les jacarandas. Mais pour aller où ? dans les quartiers voisins avec les vrais maisons. Retour à la normalité ? Laquelle ? « Si je suis un misérable Bâtard, alors tu en es aussi un ». L’échappée par les ONG ou l’église ? (un remarquable « Prophète des Révélations Bitchington Mborro »).

    Et puis il y a ces deux pages au milieu du livre (« Ainsi sont ils partis »). Terribles.

    « Regardez-les partir par milliers, les enfants de cette terre, regardez les qui partent par milliers. Ils n’ont rien, ils passent les frontières. Ils ont des forces, ils passent les frontières. Ils ont de l’espoir, ils passent les frontières. Ils sont en deuil, ils passent les frontières, ils ont de la peine, ils passent les frontières. Tous s’en vont, ils courent, ils émigrent, ils délaissent, ils désertent, ils marchent, ils quittent, ils filent, ils fuient – aux quatre coins, vers des pays proches ou lointains, des pays dont ils n’ont jamais entendu parler, des pays dont ils ne savent pas prononcer le nom. Ils partent par milliers. »

    Triste pays, où l’inflation a été de 32 ordres de grandeur entre 01 et 08, avant de laisser libre cours au dollar US ou au rand de RSA (il y a eu des billets de un billet de cent mille milliards de dollars du Zimbabwe). Triste pays où la réforme agraire de 00 a été une catastrophe, avec la fuite de tous les blancs (« Le seul homme blanc que vous pouvez croire est l’homme blanc mort »).

    Publié par jlv.livres | 23 janvier 2016, 19:22
  4. Merci pour ces liens JLV. J’ai beaucoup aimé (évidemment) les précédentes variations littéraires de Gabriel Josipovici, et aussi ce recueil « Snapshots, nouvelles voix du Caine Prize ».
    On parle de ces deux livres sur le blog ici :
    https://charybde2.wordpress.com/2014/06/15/note-de-lecture-goldberg-variations-gabriel-josipovici/
    https://charybde2.wordpress.com/2015/06/27/note-de-lecture-snapshots-nouvelles-voix-du-caine-prize-collectif/

    Publié par Charybde 7 | 24 janvier 2016, 10:29
    • a propos du « snapshots », le texte de Noviolet Bulawayo est vraiment très fort
      les autres nouvelles, à part celle « La république de Bombay» de Rotimi Babatundede (cf aussi le bouquin similaire « La Drôle Et Triste Histoire Du Soldat Banana » (2009, Grasset, 267 p.) de Biyi Bandele-Thomas (qui a copié l’autre ?) ne m’ont pas emballé
      j’en ai profité pour commander les différents volumes qui reprennent les lauréats du Caine Prize (tous les ans chez New Internationalist Publications Ltd), pas évident. il y a environ 5 textes d’auteurs + des textes de l’atelier d’écriture. très inégal
      cependant Zulma devrait sortir un second volume du Caine Prize
      a noter que Chimamanda Ngozi Adichie (« l’Hibiscus Rouge » ou « l’autre moitié du soleil ») avait elle aussi été dans la shortlist pour ce prix en 2002.
      cette année (2015) c’est Namwali Serpell (Zambie) qui a eu le prix pour « The Sack » l’histoire de J et J (Jacob et Joseph) un blanc et un noir, et d’une femme, Naila. Reste à savoir ce qu’est la lecture (dans ou hors du sac) (le monde ou le détail).

      Publié par jlv.livres | 26 janvier 2016, 13:33

Rétroliens/Pings

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