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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le grand livre » (Connie Willis)

Au Moyen-Âge et dans un futur imaginaire, entre tragédie et comédie, une leçon d’Histoire et d’Humanité.

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RELECTURE

Le grand livre

Publié en 1992, instantanément couronné par les trois plus grands prix anglo-saxons de science-fiction que sont le Hugo, le Nebula et le Locus, traduit en français en 1994 par Jean-Pierre Pugi chez J’ai Lu, le deuxième roman en solo de l’Américaine Connie Willis (elle en avait alors écrit deux autres en collaboration avec Cynthia Felice) reste sans doute à ce jour son plus connu, et son plus célébré. Je l’avais beaucoup apprécié à l’époque, et par une sorte d’acquis de conscience, le doute s’étant immiscé avec les longueurs pénibles de son récent « Blitz » (2010) qui reprenait les mêmes éléments de contexte, j’ai voulu le relire ces jours-ci.

En cette fin de XXIème siècle, les historiens de l’Université d’Oxford maîtrisent la technique (mais pas nécessairement la théorie, comme cela sera confirmé empiriquement dans « Blitz » justement) du voyage temporel, qu’ils utilisent depuis quelques années pour leurs recherches, en envoyant historiennes et historiens observer le passé « en personne », le continuum espace-temps se chargeant de lui-même de prévenir tous risques de paradoxes temporels (tels que canoniquement établis par René Barjavel dans « Le voyageur imprudent » en 1943) ou de modifications du présent par changement du passé (telles que mises en scène par Ray Bradbury dans « Un coup de tonnerre » en 1952).

– Où est Gilchrist ? demanda Dunworthy.
– Il a péroré sur l’importance du Médiéval puis est ressorti pendant que le tech procédait à des tests. Je présume qu’il supervise les préparatifs de Kivrin.
– Les préparatifs, grommela Dunworthy.
– Asseyez-vous et dites-moi ce qui vous préoccupe, James. Où étiez-vous passé ? Je m’attendais à vous trouver ici, à mon arrivée. Kivrin est votre élève.
– J’essayais de joindre le recteur de la Faculté d’Histoire.
– Basingame ? N’est-il pas en vacances ?
– C’est exact, et Gilchrist a intrigué pour obtenir son poste pendant son absence afin d’obtenir l’ouverture du Moyen Âge aux voyages temporels. Il a fait réduire sa classification sur l’échelle des risques et savez-vous quel degré a été attribué au XIVe siècle ? Un six. Un six ! Basingame y mettrait son veto, mais je n’arrive pas à le joindre. Vous ne sauriez pas où il est, par hasard ?
– Non, quelque part en Écosse, je crois.
– Gilchrist en profite pour envoyer Kivrin à une époque ravagée par les écrouelles et la peste, une période de l’Histoire où Jeanne d’Arc a péri sur le bûcher !

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Pour renouveler plaisamment et efficacement ce thème et ce décor éminemment vénérables au sein de la science-fiction, Connie Willis a développé plusieurs partis-pris fondamentaux. Elle a délibérément choisi d’adopter, pour toute la partie « contemporaine » se situant à Oxford, un ton proche de la comédie, non pas la farce bien entendu, mais le jeu avec les euphémismes et les clichés, et quelques « running gags » (la pénurie de papier hygiénique ! qui caractérisent une certaine vie universitaire britannique un peu potache : si ce procédé accentue aussi le côté « jeune adulte » de la narration, il fonctionne bien sur les 650 pages du « Grand Livre », et ne produit pas l’effet d’agacement qui survient au fil des 1 700 pages de « Blitz ». Elle a par ailleurs soigneusement séparé les connaissances des jeunes historiens ou historiennes, spécialistes logiques de leur époque-cible, mais ne connaissant que les rudiments de la mécanique du voyage temporel, et celles des techniciens, opérateurs et responsables des machines, formant deux ensembles relativement cloisonnés que seuls quelques rares chercheurs senior comme James Dunsworthy maîtrisent dans leur intégralité. Enfin, elle a accordé un soin tout particulier à une documentation historique minutieuse, incluant notamment les éventuelles controverses entre spécialistes, ce qui lui permet d’introduire quelques « objets de recherche » significatifs, observations directes destinées à trancher dans les débats.

Il put malgré tout s’endormir et lorsqu’il rouvrit les yeux ce ne fut pas sur cet après-midi interminable. Il pleuvait toujours mais il voyait à présent des ombres dans la pièce. Il entendit sonner quatre heures. L’amie de William l’aida à aller aux toilettes. Le livre avait disparu – et il pensa que Colin avait dû passer le récupérer – mais quand l’infirmière ouvrit la porte de la table de chevet pour ranger ses pantoufles, il le vit à l’intérieur. Il demanda à la fille de redresser le lit puis il mit ses lunettes et reprit la lecture du Temps des Chevaliers.
L’épidémie s’était répandue de façon si imprévisible, si soudaine, que les contemporains n’avaient pu croire à une maladie d’origine naturelle. Comme toujours en pareil cas, ils avaient accusé les lépreux, les vieilles femmes et les simples d’esprit d’empoisonner les puits et de leur jeter des sorts. Tout inconnu, tout étranger, était suspect. Dans le Sussex, ils avaient lapidé deux voyageurs. Dans le Yorkshire, ils avaient immolé une vierge sur le bûcher.

Black Death

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Si j’ai in fine trouvé le roman plus pataud qu’il y a vingt ans (il est possible aussi que je sois devenu un lecteur plus exigeant sur ce plan), il reste que Connie Willis excelle ici à créer un sentiment d’étrangeté et de défamiliarisation sur un terrain inattendu, non pas celui d’une civilisation extra-terrestre à l’altérité radicale, mais simplement celui de nos ancêtres humains, connus uniquement à travers les prismes de l’analyse historique et de l’interprétation de données fragmentaires. Connie Willis nous permet à la fois de développer une conscience aiguë des limites de cette connaissance, davantage que dans un roman historique « classique » car mettant en scène l’échange (ou la difficulté de cet échange) direct avec un contemporain. Elle nous permet aussi, au-delà de son travail sur la mémoire (qui sera aussi un grand point fort de « Blitz », malgré les défauts de ce roman) une insidieuse méditation sur l’empathie et l’humanité, dans des circonstances décalées et ainsi révélatrices.

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Kivrin posa une paume sur le sol pour se soutenir et se mettre à genoux. Elle tressaillit et toucha ses côtes.
Dunworthy lui tendit la main, mais elle ne la prit pas.
– Ça va aller, dit-elle doucement.
– Je sais, répondit-il.
Elle se leva avec précautions en se retenant au tronc du chêne, puis elle se redressa et s’écarta.
– J’ai tout enregistré, dit-elle. Tout ce qui s’est passé.
Comme John Clyn, pensa Dunworthy en regardant ses cheveux défaits, son visage sale. Elle était une vraie historienne, elle avait écrit les chroniques de ce temps dans une église déserte, seule au milieu des tombes. Moi qui ai vu tant de souffrances et le monde entier sous l’emprise du Malin, j’ai voulu porter témoignage, de crainte que les mots ne disparaissent avec moi.
Elle tourna ses paumes vers le ciel et examina ses poignets sous la clarté crépusculaire. – Le père Roche. Agnès, Rosemonde, tous les villageois. Leur souvenir est conservé là-dedans.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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