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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Blitz (Black-Out & All-Clear) » (Connie Willis)

Des historiens du futur sous les bombes à Londres entre 1940 et 1945. Fastidieux.

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Publié en 2010 en deux tomes (« Black-Out » en février et « All Clear » en octobre), récompensé cette année-là par les trois plus grand prix mondiaux (toutefois largement anglo-saxons) de science-fiction, Hugo, Nebula et Locus, traduit en français en 2012 et 2013 chez Bragelonne par Joëlle Wintrebert, ce roman fort copieux (755 + 921 = 1 676 pages au total dans l’édition de poche chez J’ai Lu) de l’Américaine Connie Willis reprend, 13 et 18 ans après, l’univers, la thématique et certains protagonistes du « Grand livre » (1992) et de « Sans parler du chien » (1997) : à la fin du XXIème siècle, des équipes d’historiens de l’université d’Oxford ont développé une maîtrise pratique suffisante du voyage temporel pour pouvoir se rendre physiquement dans le passé et, moyennant le respect de certaines règles, y assister de visu au déroulement de l’Histoire, grande ou petite.

Quand Michael revint de Garde-robe, Charles se trouvait dans leur appartement.
– Que fais-tu là, Davies ? demanda-t-il.
Il s’arrêta en plein milieu de ce qui ressemblait à un mouvement d’autodéfense, sa main droite raidie devant lui, la gauche protégeant son estomac.
– Je croyais que tu partais cet après-midi.
– Non, répondit Michael d’un ton dégoûté. (Il drapa sa tenue blanche sur une chaise.) Mon transfert a été reporté à vendredi, ce qu’ils auraient pu m’apprendre avant que j’aille me faire implanter mon accent américain. Ca m’aurait évité d’arpenter Oxford pendant quatre jours en ayant l’air d’un parfait imbécile.
– Tu ressembles toujours à un idiot, Michael, se moqua Charles, tout sourires. Ou devrais-je t’appeler par ton pseudo de couverture, de façon que tu puisses t’y habituer ? Qu’est-ce que c’est, au fait ? Chuck ? Bob ?
Michael lui tendit ses plaques d’identification.
– Lieutenant Mike Davis, lut Charles.
– Ouais. Je prends des patronymes aussi proches du mien que possible depuis que les segments de cette mission sont si courts. Quel est ton nom pour Singapour ?
– Oswald Beddington-Hythe.
Pas étonnant qu’il s’entraîne à l’autodéfense, conclut Michael tandis qu’il posait sur le lit les chaussures que Garde-robe lui avait fournies.
– Quand pars-tu, Oswald ?
– Lundi. Pourquoi ton saut a-t-il été reporté ?
– Je ne sais pas. Le labo a du retard.
Charles hocha la tête.
– Linna dit qu’ils sont tout simplement submergés, là. Dix transferts et récupérations par jour. Si tu veux mon avis, il y a beaucoup d’historiens au départ. On va se crasher les uns sur les autres, bientôt. J’espère qu’ils reporteront mon saut. Il me reste des masses de choses à apprendre. Tu ne connaîtrais pas quelque chose sur la chasse au renard, par hasard ?
– La chasse au renard ? Je croyais que tu te rendais à Singapour ?
– J’y vais, mais apparemment, là-bas, un grand nombre d’officiers britanniques étaient des aristos. Ils passaient tout leur temps à discuter de leurs exploits à la chasse.

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Le jeu avec les paradoxes temporels est un sympathique poncif science-fictif, au moins depuis René Barjavel et son « Voyageur imprudent » (1943), l’effet papillon dans les systèmes chaotiques l’est également, au moins depuis Ray Bradbury et son « Un coup de tonnerre » (1952), la quête scientifique la plus « sérieuse » possible du statut physique du temps l’est un peu moins sans doute, mais la mise en scène de Gregory Benford, dans son excellent « Un paysage du temps » (1980),  a rarement été égalée, où que ce soit (il vaut mieux oublier à chaque fois que possible les abjects semi-plagiats édulcorés de feu Michael Crichton, et en l’espèce son « Prisonniers du temps » de 1999) : ce ne sont pas ces passages obligés, traités correctement mais sans génie particulier, qui faisaient le charme réel (en tout cas dans mon souvenir, qui en vient à être teinté de quelques doutes) du « Grand Livre » de Connie Willis., mais bien davantage sa formidable capacité d’immersion dans une époque lointaine, grâce à une abondante documentation, certes, mais aussi – et peut-être surtout – sa réelle mobilisation d’une empathie spécifique avec les personnages, tant les témoins « pseudo-historiques » construits pour l’occasion que les voyageurs-historiens « coincés dans une époque qui n’est pas la leur », en assaisonnant joliment son récit de quelques zestes de comédie universitaire.

Elle s’était toujours demandé comment les Londoniens avaient trouvé le courage de continuer à vivre après que les corps de leurs maris, mères, enfants, amis avaient été extraits des décombres, mais ce n’était pas du courage. Il y avait tant de choses à régler que lorsque vous en terminiez enfin, le temps du désespoir était passé.

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Hélas, trois fois hélas : si, dans « Blitz », la documentation historique semble globalement impeccable, permettant donc à la lectrice ou au lecteur de bénéficier d’un documentaire approfondi sur la situation des Londoniens pendant les bombardements allemands de 1940-1941 et sous les assauts des V1 et V2 de 1944-1945, ou accessoirement sur l’évacuation de Dunkerque, l’opération de désinformation Fortitude South et la création du centre de décryptage de Bletchley Park, et si la comédie universitaire est bien présente également, et logiquement, trois écueils torpillent sauvagement cette narration, et en gâchent largement le plaisir et l’intérêt, même si le deuxième volume, « All Clear », parvient à rattraper – un peu – les dégâts occasionnés par le premier, « Black Out » (à condition que la lectrice ou le lecteur ait eu la patience de lire ces 755 pages en croyant en des lendemains meilleurs, si l’on ose dire, comme les protagonistes eux-mêmes).

D’abord, l’action aussi bien que la spéculation sont rapidement noyées dans une accumulation prosaïque de situations laborieuses, dans lesquelles, rapidement, la nécessité de « saisir » le climat oppressant du Blitz s’efface devant le simple ennui et même une vague incrédulité lorsque les personnages passent leur temps à « rater des rendez-vous » et à se laisser leurs coordonnées les un(e)s aux autres. Ensuite, les protagonistes, censés être des chercheurs et historiens intelligents et pour certain(e)s, expérimenté(e)s, multiplient les erreurs, les « manques de chance », dans une veine que l’on veut bien d’abord supposer tragi-comique (si elle est volontaire) mais qui devient très vite mélodramatique en diable. Enfin, le récit est terriblement prévisible : j’ai fort rarement le sentiment de m’ennuyer durant une lecture, mais là, l’accumulation de détails laborieux, de répétitions des mêmes situations, de lenteurs, d’effets « téléphonés » et de révélations qui n’en sont guère dépasse largement le nécessaire à « créer un climat », pour donner surtout une impression de remplissage poussif, surprenant chez une écrivaine de cette dimension.

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V-1 non explosé (Londres, 1944)

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Il avança d’un pas, attrapa la rambarde de l’escalier, leva sur elle un regard intense.
– Est-ce une comédie ou une tragédie ?
Il ne parle pas de la guerre. Il parle de tout ensemble : nos vies, et l’Histoire, et Shakespeare. Et le continuum.
Elle lui sourit.
– Une comédie, mon seigneur.

Peut-être fallait-il cette ampleur et cette lenteur pour communiquer le plus charnellement possible le vécu authentique des Londoniens sous le Blitz, mais dans ce cas, la plupart des textes documentaires existants, ou des documents de première main, n’ont pas besoin de  1 700 pages habillées de quiproquos, de rendez-vous manqués et d’angoisses forcées auxquelles la lectrice ou le lecteur a bien du mal à croire. Il reste en refermant l’ouvrage le sentiment mélancolique que Connie Willis tenait à nous faire partager un épisode historique poignant et héroïque, mais qu’elle n’a pas su ou pas voulu soigner sa machine romanesque en conséquence, se contentant de déverser au kilomètre une recette déjà bien connue de ses fidèles, en la diluant bien au-delà du raisonnable. Et c’est bien dommage. La précision historique, intéressante et valant pourtant un détour, ne parvient pas à suppléer la pauvreté narrative, et l’empathie avec les personnages, bien réelle, souffre trop de la longueur et de la répétition forcenées.

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Il la regardait, rayonnant.
– C’est une magnifique soirée, n’est-ce pas ?
– Oui, convint-elle, en observant la cohue.
Elle avait voulu venir là, pour assister à ça, depuis sa première année d’études. Constater que M. Dunworthy avait attribué l’événement à quelqu’un d’autre l’avait mise en rage.
Mais si elle l’avait étudié à ce moment-là, elle ne l’aurait jamais apprécié à sa juste valeur. Elle aurait découvert les foules joyeuses, et les Union Jack, et les feux de joie, mais elle n’aurait pas imaginé ce que représentaient ces lumières allumées après tant d’années à se frayer un chemin dans l’obscurité, ce que signifiait de lever la tête vers un avion en approche sans être terrorisé, ni le plaisir d’entendre les cloches des églises après des années de sirènes. Elle n’aurait pas imaginé les années de rationnement, de vêtements pauvres, de peur tapie derrière les sourires et les acclamations, ni ce qu’avait coûté l’avènement de ce jour : la vie de tous ces soldats, marins, aviateurs et civils.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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