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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Pensée stratégique et humanisme » (Bruno Colson & Hervé Coutau-Bégarie)

Se pencher sur un bien délicat oxymore apparent avec un colloque de 1999.

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Pensée stratégique et humanisme

Publiées en 2000 dans la solide Bibliothèque stratégique des éditions Economica, ces 300 pages constituent les actes d’un colloque organisé à Namur en mai 1999, assemblés par Bruno Colson et Hervé Coutau-Bégarie. Hélas, l’écueil formellement identifié par les deux anthologistes dès l’introduction ne sera pas évité : comme l’indiquait le sous-titre du colloque, « De la tactique des Anciens à l’éthique de la stratégie », vouloir assembler par la magie des mutations sémantiques d’un mot (« humanisme ») à la fois la référence à l’Antiquité (en lettre et en esprit) en matière de stratégie et un éventuel contenu moral (pouvant aller de la notion de « guerre juste » à celles de minimisation des pertes encourues, chez soi ou chez l’adversaire) conduit ici à un patchwork plus décousu qu’à l’accoutumée et in fine, même si la plupart des articles ne sont pas individuellement en cause, à une réelle déception par rapport à l’objectif affiché.

L’ouvrage se décompose ainsi en une série d’articles réellement érudits, mais manquant souvent de recul et d’ampleur pour un usage bénéfique au relatif profane ou au lecteur qui n’est pas chercheur en histoire militaire. Une lecture extrêmement précise de Polybe, lui rendant justice, par Michel Dubuisson, une analyse fine de l’influence de Végèce au Moyen-Âge, par Philippe Richardot, une recension minutieuse des spécificités audacieuses de la figure de Montecuccoli, le grand « rival » de Turenne, par Jean-Michel Thiriet, une monographie sur le rôle de l’homme dans la guerre de siège au XVIIe siècle, à partir de l’étude du cas de la place-forte de Huy, dans le pays liégeois, par Jean-Pierre Rorive, une étude fouillée de la place des Anciens dans les travaux de Folard, par Jean Chagniot, une analyse des étonnantes « Rêveries » de Maurice de Saxe, général hors normes au XVIIIe siècle, par Jean-Pierre Bois, le décodage d’un sens possible de Heinrich von Kleist, par Jean-Jacques Langendorf, une présentation de la pensée stratégique italienne au XIXe siècle par Ferruccio Botti : voici huit articles solides, et souvent fort intéressants, qui n’abordent pourtant pas, ou de manière très marginale, la partie « éthique » de la stratégie. Il est frappant néanmoins de constater la résonance de l’article de Jean-Pierre Bois avec, en fiction, l’excellent « Victus » d’Albert Sánchez Piñol, ou de celui de Jean-Jacques Langendorf avec la lecture qu’opère Jean-Yves Jouannais du « Penthésilée » de Kleist, ici.

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Maurice de Saxe (1696-1750).

Depuis l’époque de la Grèce classique, la bataille occupe une place importante dans la représentation occidentale de la guerre. Paradoxalement, la bataille est rare dans la guerre médiévale, l’essentiel des opérations consistant en des sièges et des razzias. La bataille était pour Végèce « une journée incertaine et fatale qui décide du sort des nations ». Mieux valait vaincre l’ennemi « par la faim que par le fer ». Il convenait de ne l’entreprendre qu’avec une bonne chance de l’emporter ou que sous l’emprise de la nécessité. Le récit des batailles médiévales peut servir à déterminer l’influence pratique de Végèce. Au siècle dernier, Henri Delpech dans sa Tactique au XIIIe siècle a voulu démontrer l’influence déterminante de Végèce sur l’art de la guerre occidental. Il a certainement péché par excès d’optimisme. Placer la cavalerie aux ailes, constituer l’ordre de bataille sur trois lignes, assurer ses flancs, camper sur une position forte étaient des combinaisons connues depuis longtemps, colportées par les historiens romains. Végèce n’oubliait d’ailleurs pas de faire remarquer que ce qui était trop usité perdait de sa valeur et rappelait la valeur de la surprise : au chef d’inventer sur place. (Philippe Richardot)

Le point de départ de la réflexion de Maurice de Saxe est, sans la moindre originalité, le constat que peuvent faire tous les officiers de son temps : un double blocage tactique et stratégique stérilise la pratique de la guerre depuis le milieu du XVIIe siècle. Les opérations de la guerre de Succession d’Espagne ont donné l’exemple tragique de batailles condamnées à n’être plus jamais décisives bien qu’elles soient meurtrières… Alors que des sièges lents et ritualisés leur sont substitués, sait-on encore faire la guerre ? (Jean-Pierre Bois)

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Pour aborder réellement les dimensions éthiques de la stratégie, ou les questions de domination sans anéantissement (au sens large), il faudra se concentrer sur les excellents articles de Frédérique Verrier (« L’Art de la guerre machiavélien, « bréviaire » de l’humanisme militaire »), qui saisit fort justement à la fois l’intellectualisation « humaniste » (au sens Renaissance du terme) de la guerre et la sourde lutte d’influence qui se développe aussitôt entre une approche proto-systémique et résolument politique, et une autre, juxtaposition de procédés techniciens, qui tendra à l’emporter au fil des décennies. Cet angle d’attaque roboratif est poursuivi par Thierry Widemann (« Référence antique et « raison stratégique » au XVIIIe siècle »), qui tente d’établir la manière dont la manoeuvre sophistiquée (et en particulier l’utilisation de l’ordre oblique inventé par Epaminondas et alors massivement remis au goût du jour par Frédéric de Prusse) tient à la fois de l’humanisme « nourri des Anciens » et de l’ordre rationaliste des Lumières, avec son économie calculatoire, puis par Bruno Colson (« Les Anciens dans les Considérations sur l’art de la guerre de Rogniat en 1816″), qui tente une audacieuse déduction d’une métaphysique de la guerre à partir de l’art des batailles tel qu’il y apparaît.

L’ouvrage se conclut par une analyse d’Édouard Herr (« Pensée stratégique et humanisme chrétien ») traitant de la légitimité catholique du conflit tel qu’elle apparaît après le concile Vatican II et dans les encycliques de Jean-Paul II, intéressante mais qui me semble renvoyer davantage ici à une problématique de « Guerres justes et injustes » du type de celle de Michaël Walzer (1977) qu’à l’objet du colloque stricto sensu.

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Hervé Coutau-Bégarie

En outre, ce courant se trouve, à l’époque même où Machiavel publie son traité, fragilisé et concurrencé par un courant adverse mettant en cause non seulement l’exemplarité des Anciens mais la pertinence des lettres à traiter de la res militaris, désormais supplantées par le dessin et l’arithmétique. On s’attaque aux fondements même de l’humanisme militaire : l’utilité des lettres, l’actualité des Anciens.
Les fers de lance de cette offensive moderniste seront l’artillerie et l’architecture militaire, deux disciplines de pointe, dont Machiavel minore précisément l’impact, moins par manque de clairvoyance que par désir de conserver à l’Antiquité son autorité, en déniant à des innovations techniques le pouvoir de rompre à jamais avec le passé, d’invalider l’auctoritas des Anciens. L’arme à feu n’est pas une arme révolutionnaire, mais seulement une version perfectionnée de l’arme de jet qui ne saurait remettre en cause la suprématie romaine. (Frédérique Verrier)

Cette représentation transforme la stratégie. D’abord à travers une perception de l’ennemi qui n’est pas le « radicalement autre » des guerres de religion ou des conflits idéologiques, dans la mesure où il partage un même système de valeurs. Ensuite, par la finalité politique de la guerre : la recherche d’avantages territoriaux qui demeurent un objet de négociations après les hostilités. L’objectif stratégique doit être proportionné à ces fins. Détruire un adversaire – ravager son territoire ou massacrer son armée – devient moralement condamnable, politiquement maladroit, et donc stratégiquement inutile. Par contraste, les guerres antiques sont présentées comme cruelles et inhumaines. « La figure du guerrier antique est celle d’un guerrier sans pitié ». (Thierry Widemann)

Un ouvrage de qualité qui ne parvient toutefois ainsi que fort difficilement à traiter de son ambitieux – et quelque peu paradoxal – sujet.

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Bruno Colson

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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