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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Les notions de métaphore et d’analogie dans les épistémologies des modèles et des simulations » (Franck Varenne)

Comment la puissance des simulations scientifiques contemporaines crée peu à peu sa propre épistémologie.

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Les notions de métaphore et d'analogie

Publiée en janvier 2006 chez Pétra, dans la collection de philosophie des sciences, au sens large, dirigée par Anne-Françoise Schmid, qui en signe la très efficace préface, cette communication de Franck Varenne est particulièrement précieuse pour quiconque s’intéresse de près ou de loin aux avancées relativement récentes prenant place au carrefour de l’histoire des sciences, de la philosophie et de l’épistémologie, pour quiconque souhaite explorer toujours davantage le rôle heuristique de l’analogie en matière d’imagination et de création, et pour quiconque souhaite en savoir plus sur ce qui sous-tend philosophiquement des fictions telles que celles de Greg Egan, et tout particulièrement sa « Cité des permutants ».

Poursuivant le travail entrepris, avec une précision micro-épistémologique largement acclamée à l’époque, dans sa thèse de doctorat de 2004, « Le Destin des formalismes : à propos de la forme des plantes – Pratiques et épistémologies des modèles face à l’ordinateur », Franck Varenne questionne résolument les limites des notions de métaphore et d’analogie pour penser les modèles composés et des modèles de simulation, tels qu’ils se développent depuis le milieu des années 1990, pour suggérer avec force que l’usage à grande échelle de l’informatique en la matière a introduit de facto un changement significatif, réhabilitant notamment une heuristique que le paradigme linguistique jadis triomphant avait peut-être un peu trop rapidement à l’époque cantonnée ou écartée. Je caricature bien entendu largement une pensée riche, complexe et audacieuse, en l’évoquant en ces quelques lignes concises, là où les 25 pages de sa communication (assortie ensuite d’une discussion avec plusieurs experts et intervenants) ne proposent guère de gras ou de superflu.

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Models as Mediators

Models as Mediators (Morgan & Morrison, 1999) : l’histoire de la philosophie des modèles au XXe siècle.

Son idée est que la simulation n’est pas seulement descriptive, comme les modèles analytiques ou biométriques, mais synthétique et réaliste, qu’elle nous donne à la fois le formalisme et la façon de le manipuler. La simulation peut valoir pour expérimentation. L’image prend alors une valeur « réelle », qu’elle n’avait pas dans les modèles. Varenne a décrit cette évolution dans les œuvres de von Neumann, Turing, Ulam, Cohen, Eden, Stahl, Lindenmayer, Honda, de Reffye. Il en tire une conséquence qui déborde tout à fait le domaine de la morphologie des plantes : c’est qu’on ne saurait donner une idée juste des sciences en les réduisant à un langage. C’est à partir de cette idée que Varenne passe en revue un certain nombre d’épistémologies françaises. Ayant élaboré la construction de la notion de simulation, il cherche à voir si, dans l’épistémologie surtout française, il trouve les notions qu’il a rencontrées dans son histoire de la morphogenèse.
C’est dans cette perspective que l’analyse des fonctions de l’analogie et de la métaphore trouve sa place : ces deux notions, dont on sait l’importance dans les processus d’invention scientifique, ont été évidemment pensées dans le cadre de théories, et même dans une acception un peu désuète de celle-ci, comprise comme « image de la nature ». La question de la modélisation pose de façon aiguë le problème de savoir si les modèles sont des représentations, il y a même bien des raisons de penser qu’ils ne sont pas des représentations – l’un de ceux qui a compris cela, qui en a tiré les conséquences épistémologiques dans sa pratique scientifique est Jean-Marie Legay, de l’université Lyon 1 Claude-Bernard. Mais la simulation fait revenir l’idée de représentation, dans un autre sens, non théorique pourrait-on dire. Que deviennent alors analogie et métaphore ? Voilà le problème que Franck Varenne va expliciter dans le texte qui suit. (Préface d’Anne-Françoise Schmid)

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Models and Analogies in Science

« Models and Analogies in Science » (Hesse, 1966) : l’un des ouvrages fondamentaux sur le rôle crucial de l’imagination dans l’invention scientifique.

On voit ici à quel point ce travail philosophique s’inscrit aussi dans l’espace charnière qui sépare la conception relativement naïve d’une simulation scientifique telle qu’elle apparaissait dans la fiction d’un Daniel F. Galouye (« Simulacron 3 », 1964) de celle, contemporaine, avancée et hautement en prise avec la spéculation mathématique et informatique théorique, d’un Greg Egan (« La cité des permutants », 1994).

Les épistémologues ont commencé à s’intéresser assez fréquemment à la modélisation dans les sciences à partir du début des années 1960. Les figures de style que sont la « métaphore » et l’ « analogie » ont été souvent employées pour décrire la fonction des modèles. Aujourd’hui, l’instrument d’investigation qu’est le modèle ne donne plus toujours lieu à ce genre de rapprochement direct avec les pratiques linguistiques. Pourtant, les interprétations pragmatistes les plus contemporaines ne semblent pas assez adaptées pour nous faire comprendre précisément les simulations informatiques, les multi-modèles et leurs fonctions quasi-empiriques. Pour concevoir ces nouvelles fonctions propres aux modèles de simulation, nous proposons notamment l’idée d’un « computationalisme » qui viendrait s’adjoindre aux deux postures scientifiques (« rationalisme » et « matérialisme ») que Bachelard avait conçues dans un rapport originellement dialectique. La fréquente métaphore de la « métaphore » ne nous paraît plus généralisable lorsqu’il s’agit de concevoir les modèles actuels, dès lors qu’elle repose sur une vision linguistique souvent réductrice.

Si la discussion qui suit la communication de Franck Varenne, ayant eu lieu pour partie « à chaud », par oral à l’issue du séminaire, et pour partie « à froid », par échange ultérieur de courriers, contient le lot habituel d’interventions traduisant davantage les marottes de leurs auteurs qu’une volonté réelle de saisir la pensée en action, on y note toutefois plusieurs contributions passionnantes, tout particulièrement celle de Jean-Claude Dumoncel, « Expérience, raison et simulation. L’épistémologie nouvelle de Franck Varenne », qui resitue avec une grande habileté une partie du débat possible dans l’historiographie de la manière dont les modèles sont entrés en science, et dans la manière dont Peirce et Wittgenstein ont structuré le lien linguistique entre sémantique et heuristique scientifique, ouvrant un échange vif et productif avec Franck Varenne dans lequel le statut théologique de la production de science est abordé avec une grande finesse. L’échange final avec Jean-Marie Legay, par ailleurs, insiste bien sur ce que cette épistémologie en devenir comporte d’extrêmement favorable aux développements toujours délicats d’authentiques inter-disciplinarités.

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Franck Varenne

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Les notions de métaphore et d’analogie dans les épistémologies des modèles et des simulations » (Franck Varenne)

  1. modélisé ou modélisant ? quelle question.

    et l’autre quasi vérité qui vient de suite à l’esprit (surtout dans les sciences dites molles – ou peu dures) : s’il y a une valeur chiffrée, c’est que c’est sûrement vrai.
    la magie du chiffre (ou de l’équation ou du modèle)

    à vrai dire (et pour avoir quelque peu fait du modèle)
    – soit on en tire une valeur approchée. c.a.d. une borne d’erreur sur le modèle, en fonction des paramètres d’entrée, mais c’est rarement le cas. on préfère la valeur brute (déjà suffisamment dure à déterminer)
    – soit on en tire des valeurs incompatibles avec l’observation (rejet a posteriori des paramètres d’entrée)

    et surtout il reste le principe fondamental
    « garbage in, garbage out »
    ou comment fabriquer un modèle faux à partit de données également fausses

    si tout était aussi simple……..

    Publié par jlv.livres | 12 novembre 2015, 18:14
  2. Pour rebondir sur la notion de modèles et d’épistémologie des simulations, il convient de s’intéresser aux évolutions récentes de ces notions dans la littérature scientifique. En effet les simulation simples ont depuis quelques années donné lieu à des graphiques, puis à des images, souvent en couleur, qui illustrent remarquablement les hypothèses suggérées. Le problème lié à ces illustrations est que souvent le non spécialiste est incapable de faire le lien entre le paramètre énoncé et la conséquence illustrée. Les changements de couleurs imposés par les logiciels graphiques font que les échelles de tons varient d’une image à l’autre, souvent non pas de façon linéaire en intensité, mais en fonction d’une densité de couleurs. Nonobstant ces problèmes, et technologie oblige, les vidéos ont maintenant pris le pas sur les images, simples instantané d’un phénomène.

    Une illustration remarquable de cette évolution est donnée par l’évolution de l’ion ferreux (Fe2+) dans l’hémoglobine des cétacés lors des contraintes imposées. C’est ainsi que lors de l’épisode célèbre de la rencontre d’Achab avec la baleine blanche, en fait un cachalot mâle (Physeter macrocephalus), les enregistrements réalisés, récemment décryptés et analysés indiquent, tout d’abord le stress induit par l’attaque, puis une subite variation de ces teneurs qui illustre et reflète le déroulement de la bataille. On peut ainsi suivre au cours de cette évolution : tout d’abord le stress (le harponnage), la bataille qui s’ensuit (l’enchevêtrement des filins autour du capitaine Achab), et la lutte féroce (plongée profonde sensée induire la noyade du harponneur). Ce qui est surprenant est que le niveau du taux d’ion ferreux en fin d’analyse indique le dépit de voir que la bataille est perdue. Achab ne meurt pas noyé, confirmant ainsi la magnifique thèse de Pierre Senges récemment publiée « Achab (Séquelles) ». Il est dommage que la vidéo issue de la modélisation (trop importante pour être visualisée ici) soit soumise à copyright de la part de l’éditeur.

    Et c’est ainsi qu’Achab est grand.

    Publié par jlv.livres | 14 novembre 2015, 03:27

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