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Notes de lecture 2015

Note de lecture : La physique des catastrophes (Marisha Pessl)

Un formidable thriller policier bourgeonnant au milieu d’un roman hilarant d’apprentissage universitaire.

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RELECTURE

La physique des catastrophes

Publié en 2006, traduit en français en 2007 par Laetitia Devaux chez Gallimard, l’ample premier roman de l’Américaine Marisha Pessl, avec ses 800 pages, entra rapidement dans la liste des best-sellers du New York Times cette année-là, accompagné d’une critique généralement fort favorable (mais toutefois pas unanime, Peter Dempsey dans The Guardian soulignant notamment certaines faiblesses de style et d’écriture). Le livre m’avait beaucoup plu alors. J’ai toutefois souhaité le relire ces jours-ci, me demandant, compte tenu de la réelle déception ressentie avec le deuxième roman de l’auteur(e), « Intérieur nuit », si je n’avais pas été exagérément complaisant à l’époque. Et bien non : le charme en est largement intact à la deuxième lecture, huit ans après, et accentue par contraste le regret causé par les faiblesses de son deuxième roman.

Papa disait toujours qu’il faut une sublime excuse pour écrire l’histoire de sa vie avec l’espoir d’être lu.
« À moins que ton nom ne soit comparable à ceux de Mozart, Matisse, Churchill, Che Guevara ou Bond – James Bond -, il vaut mieux que tu consacres ton temps libre à peindre avec tes doigts ou à pratiquer le palet, car personne, mis à part ta pauvre mère aux bras flasques et aux cheveux rêches qui te couve d’un regard tendre comme du veau, ne voudra écouter le récit de ta pitoyable existence, laquelle s’achèvera sans doute comme elle a commencé – dans un râle. »

À seize ans, Bleue van Meer est une adolescente brillante et extrêmement érudite (en littérature et en cinéma comme en essais dans diverses disciplines), fille unique de son veuf de père, professeur universitaire de sciences politiques qui ne jure pour elle que par la réussite académique, depuis l’accident de voiture qui a coûté la vie à sa femme et mère de Bleue, par ailleurs collectionneuse de papillons, dix ans plus tôt. Voguant de semestre en semestre et de prestigieux poste provisoire en séminaire très couru, Gareth van Meer décide pourtant de s’installer quelque part un peu plus longtemps qu’à l’accoutumée, à Stockton, en Caroline du Nord, pour que Bleue puisse passer sa dernière année de lycée plus sereinement, au sein du renommé St-Gallway, et obtenir logiquement son admission à Harvard.

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Parfois, je craignais que papa juge qu’avoir une fille était un cul-de-sac, une voie sans issue. Quand il était d’humeur bourbon, je me demandais parfois s’il n’avait pas envie de nous abandonner, l’Amérique et moi, pour retourner dans l’ex-Zaïre, entre-temps rebaptisé République démocratique du Congo (démocratique, en Afrique, était un mot purement rhétorique, comme le mot respect dans les banlieues) pour incarner un personnage à la Che-plus-Trotsky-plus-Spartacus auprès des peuples luttant pour leur liberté. Dès que papa évoquait les quatre mois bénis passés dans le bassin du fleuve Congo en 1985, où il avait rencontré les gens les plus « gentils, travailleurs et sincères » de toute sa vie, il adoptait une attitude étonnamment béate. On aurait dit une vieille star du cinéma muet sous des lumières et des objectifs flous, comme couverts de beurre. (…)

Mes pairs n’étaient pas non plus des potiches ni des imbéciles (de la pasta, les appelait papa à l’école Sage Day). Quand je levai la main en cours d’anglais avancé pour répondre à une question de Miss Simpson sur les thèmes principaux de Homme invisible, pour qui chantes-tu ? (Ellison, 1952) (qui apparaissait sur les listes de lectures d’été avec la même fréquence que la corruption au Cameroun), à ma grande surprise, je ne fus pas assez rapide : Radley Clifton, le grassouillet au menton raboté, agitait déjà sa main potelée. Sa réponse eut beau n’être ni intelligente ni originale, elle ne fut pas non plus bête ou calibanesque, et je compris, alors que Miss Simpson distribuait un programme de dix-neuf pages rien que pour le premier trimestre, que St-Gallway ne serait peut-être pas le jeu d’enfant ni le triomphe facile que je m’étais imaginé. Si je voulais être major de la promotion (et je crois que je le voulais vraiment, même si parfois, ce que désirait papa franchissait de façon éhontée la frontière de ce que je désirais sans s’arrêter à la douane), il fallait que je lance une campagne avec la férocité d’Attila le Hun. « On ne peut être qu’une seule fois major de son lycée, déclarait papa, tout comme on n’a qu’un corps, qu’une vie, et donc qu’une seule chance d’atteindre l’immortalité. »

L'avventura

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Marisha Pessl développe une habileté réelle et enthousiasmante pour utiliser sa narratrice en plein apprentissage « classique », dont les idiosyncrasies, manifestes ou plus dissimulées, constituent peut-être le véritable carburant secret du roman. Une fois intégrée au club informel des « Sang Bleu », poignée d’adolescents riches rassemblée en catimini autour de la mystérieuse et séduisante prof de cinéma, Hannah Schneider, Bleue nous guide dans ce curieux assemblage d’un « Pique-nique à Hanging Rock » (1975) ou d’un « Cercle des poètes disparus » (1989), tous deux réalisés par Peter Weir, et d’un « Changement de décor » (1975) ou d’ « Un tout petit monde » (1984), tous deux écrits par David Lodge.

Multipliant les références littéraires et cinématographiques comme un tic de langage qui la constituerait profondément (en un comportement logique, et en rien affecté, compte tenu de son background bien particulier et de sa relation extraordinaire avec son père – mais qui peut donner un charmant tournis à la lectrice ou au lecteur, tant foisonnent ces citations réelles ou inventées, ces ouvrages savants dont beaucoup n’existent pas et fournissent leur lot de résonances tragi-comiques, et ces allusions, directes ou indirectes, à un vaste corpus littéraire canonique souvent moins familier aux lecteurs autres qu’anglais ou américains, malgré l’aide fournie par les titres des chapitres), Bleue nous fera basculer le moment venu dans un brutal et captivant thriller, autour de la mort (annoncée dès les premières pages) de la prof de cinéma, dans des circonstances pour le moins troublantes, dans une enquête de détective amateur riche en ruses et en subtilités, et dans une apothéose glaçante et sophistiquée sur laquelle plane résolument l’ombre d’un immense personnage fictif, celui du Keyser Söze de « Usual Suspects » (Bryan Singer, 1995).

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Tout à coup, ce fut à se dévorer les ongles (voir Duel à Sioux Falls : un western de Dan Mohave, Éditions Lone Star, Bendley, 1992). Depuis ma visite à Cottonwood, j’avais déjà envie de me ronger les ongles à chaque dîner. J’étais incapable de regarder Hannah dans les yeux, de sourire gaiement, de discuter tranquillement de nos dissertations, des examens de fin de trimestre ou du goût prononcé de Mr. Moat pour les belles chemises, sans voir Doc, ses jambes en accordéon et son visage comme un bout de bois rongé par une attaque de termites, et l’atroce baiser hollywoodien qui, certes, s’était déroulé hors champ, mais n’en restait pas moins terrible. (Un peu comme si on avait réuni Gilda et Cocoon.)
Bien sûr, quand je pensais à Jade et Lu dans les toilettes pour handicapés, je ressentais un malaise similaire. Mais avec Hannah, c’était pire. Car, comme disait papa, ce qui différencie une révolution productive d’une révolution ratée, c’est le moment où elle survient dans l’histoire (voir Van Meer, « Le fantasme de l’industrialisation », Federal Forum, vol. 23, n°9). Jade et Lu étaient encore des pays en voie de développement. Par conséquent, il ne fallait pas s’étonner qu’elles aient des infrastructures dépassées et un piètre indice de progrès social. Malheureusement, Hannah était bien plus avancée. À ce stade, elle aurait dû posséder une économie stable et solide basée sur le libre-échange – et, ces points-là n’ayant pas abouti, c’était mal parti pour sa démocratie. Elle risquait de devoir combattre à jamais « une corruption et des scandales qui ruineraient sa crédibilité en tant qu’État indépendant ».

Incroyable roman du trompe-l’œil, du faux semblant et de la conclusion biaisée par l’histoire personnelle de chacun et la force de la relation intime, malgré une indéniable lourdeur dans l’écriture (qui est néanmoins parfaitement cohérente avec les caractéristiques de la narratrice) et une faiblesse dans la continuité psychologique des personnages secondaires (discrète ici, mais qui deviendra hélas réellement pénalisante dans « Intérieur nuit », sept ans plus tard), « La physique des catastrophes » est une vraie réussite, qui se relit avec un énorme plaisir – comme se revoit inlassablement « Usual Suspects » -, même sans le secours du formidable suspense agencé pour exploser à la première lecture.

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Pessl (Photo DR)

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  1. Pingback: Note de lecture : « Intérieur nuit  (Marisha Pessl) | «Charybde 27 : le Blog - 7 novembre 2015

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