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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Profils perdus » (Philippe Soupault)

Le champ magnétique de l’échange authentique par un grand témoin et grand acteur de la littérature qui ose.

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Profils perdus

Publié en 1963 au Mercure de France, ce bref recueil de Philippe Soupault est bien davantage qu’un assemblage de souvenirs littéraires et de rencontres magiques remémorées depuis les 66 ans qu’il a atteints à l’époque, même s’il l’est bien entendu aussi. En évoquant les figures qu’il a côtoyées de près (Guillaume Apollinaire, René Crevel, James Joyce, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars, Henri Rousseau dit le Douanier), d’un peu plus loin (Marcel Proust, Georges Bernanos) ou uniquement par texte interposé (Charles Baudelaire), le poète surréaliste nous offre un texte somptueux, dans lequel chaque anecdote, chaque détail saisi au vif prennent un sens et un relief qui renvoient à la manière dont se construisent, à chaque instant et dans l’effort, poésie et littérature.

Je continue à penser que l’œuvre poétique d’Apollinaire c’est-à-dire Alcools et Calligrammes est d’une variété et d’une audace qui sont, à dire vrai, exceptionnelles, surtout si l’on se souvient de l’époque où elle fut conçue. Ce poète inspiré cherchait, sans toujours y réussir, mais avec une extrême bonne foi, à trouver « quelque chose de nouveau », comme il disait. Ce à quoi il attachait le plus de prix, quand il s’agissait de poésie, c’était la nouveauté dans tous les sens que l’on veut accorder à ce mot. Les chers fantômes, surtout celui de Henri Heine et parfois celui de Ronsard, hantaient ses rêves et lui dictaient certaines tournures, mais la plupart du temps (une de ses expressions favorites) il cherchait délibérément l’inconnu. Il est hors de doute que son érudition (affectée ou véritable, nul ne peut en juger) l’a souvent gêné. Il n’en est pas moins vrai qu’il fut celui qui offrit aux jeunes poètes de son temps l’occasion « d’aller plus vite et plus loin » comme il l’avait si ardemment souhaité et réclamé.

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Guillaume Apollinaire pendant son procès au palais de justice de Paris en novembre 1913.

Qu’il évoque Marcel Proust louant cinq chambres d’hôtel attenantes, l’une pour y séjourner, les quatre autres pour y « enfermer le silence », qu’il mentionne James Joyce « apprenant Paris » après avoir ingéré Trieste et Zurich pour les mêler subtilement à sa poésie dublinoise totale patiemment développée au long de quarante ans de travail, qu’il rappelle ses rencontres quotidiennes avec Georges Bernanos dans un café anonyme de Rio pendant la deuxième guerre mondiale, et ses sombres éclats de rire, qu’il souligne le courage désenchanté de Pierre Reverdy enseignant la pureté et l’absence de compromis en poésie (en violent contraste avec le comportement de Paul Valéry au fil des années), Philippe Soupault organise une fine résonance entre vie, observée au plus près du sens, et écriture, toute en visée et en exigence, résonance qu’il s’agit bien de doucement questionner dans ces lignes.

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reverdy-pierre

Pierre Reverdy.

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(À propos de Marcel Proust) Je crus, et ne fus pas le seul, qu’il se cachait et qu’il refusait de revoir ceux qui auraient pu lui rappeler des souvenirs dont il n’avait plus l’usage. En vérité, et je le compris aisément, il avait hâte de finir son œuvre qui d’ailleurs ne fut jamais finie bien qu’il ait cru nécessaire d’écrire le mot fin au bas d’une des feuilles de son manuscrit.

(À propos de Pierre Reverdy) En ces années, il ne parlait que de poésie. Il oubliait la guerre, les mensonges, les bourrages de crâne, la boue, le sang, les tueries, les absurdités et le reste. La poésie devenait essentielle. C’est grâce à lui que j’ai admis que certains devaient se vouer à la poésie. Et il m’imposa cette vocation alors que j’étais tenté de jouer au plus fin, d’acquérir de la puissance et de tricher comme beaucoup de mes contemporains.  Il m’enseigna la pureté. Il m’apprit à haïr les tricheurs. Et si, bien que cela me répugne en évoquant Pierre Reverdy, je me crois obligé d’écrire : je… ou moi… c’est parce que je fus et demeure un des rares témoins (il me l’a dit lui-même plus tard) de cette époque de sa vie, celle où il tentait de définir les puissances de la poésie.  Au même moment, dans la même ville, un théoricien, disciple infidèle de Mallarmé, s’efforçait d’en fixer artificiellement les limites.

À propos du mouvement Dada, de sa naissance, de sa transformation et de sa mort, comme à propos de Charles Baudelaire et de son grand écart entre audace évidente et académisme de façade, Philippe Soupault nous livre aussi quelques précieuses réflexions sur une possible sociologie de la réception en littérature, et sur ce que peut vouloir dire, vouloir être, la nouveauté (résonnant ainsi curieusement par moments avec le gigantesque travail contemporain d’un Boris Groys« Du nouveau – Essai d’économie culturelle », 1992).

Cette vie commande l’attitude des lecteurs. Elle exige pour aborder l’œuvre de Joyce un effort. Elle redonne à la lecture un sens différent et une dignité que la plupart des romans contemporains lui avaient fait perdre.

Surtout, peut-être, dans tous les interstices de ces échanges intenses, remémorés ou esquissés, Philippe Soupault nous donne à voir la beauté de la transmission, de la filiation, de la communication profonde (même lorsqu’elle n’en adopte pas nécessairement les formes canoniques du débat ou de la discussion) entre écrivains, lecteurs, artistes et simples promeneurs de la littérature, sous le signe de la quête à géométrie variable, de l’authenticité, de l’exigence et de la poésie (qu’elle en porte le nom ou pas). Un miracle permanent que l’on pourrait craindre enfui, enseveli sous la consommation courante et le néon, mais dont bien des rencontres littéraires, en festival ou en librairie, de nos jours, démontrent chaque semaine la permanence et la vivacité, pour notre plus grand bonheur.

Vous pourrez regarder et écouter, dès que ce sera en ligne, ce que j’en dis dans la belle émission « Un livre, un jour » d’Olivier Barrot, sur FR3, ici. Pour acheter le livre chez Charybde, c’est .

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Soupault 1922 (Man Ray)

Philippe Soupault en 1922, par Man Ray.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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