☀︎
Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Intérieur nuit » (Marisha Pessl)

Tours et détours d’un cinéaste reclus, mise en scène du pouvoir de l’imaginaire construit ou en roue libre.

x

Intérieur nuit

Publié en 2013, traduit en français en 2015 par Clément Baude chez Gallimard, le très attendu deuxième roman de l’Américaine Marisha Pessl, après l’énorme succès de « La physique des catastrophes » (2006), devait relever un défi impressionnant, pour égaler ou dépasser la confondante habileté d’apparence « naturelle » de son prédécesseur. Malgré plusieurs vraies réussites en son sein, il n’y parvient toutefois pas réellement, cédant trop souvent à des pièges et à des facilités qui, tout en ne remettant pas en cause son intérêt, l’empêchent d’atteindre une certaine grandeur.

Que cela nous plaise ou non, nous avons tous une histoire avec Cordova.
C’est peut-être une voisine de palier qui a trouvé un de ses films dans un vieux carton au fond de sa cave et, depuis, n’est plus jamais entrée seule dans une pièce obscure. Ou un petit ami qui s’est vanté d’avoir récupéré sur Internet une copie pirate de La nuit tous les oiseaux sont noirs et, après l’avoir regardée, a refusé d’en parler, comme s’il avait miraculeusement survécu à une épreuve atroce.
Quoi que vous pensiez de Cordova, que vous soyez obsédé par son œuvre ou que vous y soyez indifférent, il provoque toujours une réaction. Il est une fissure, un trou noir, un danger indéterminé, une irruption permanente de l’inconnu dans notre monde surexposé. Il est caché, il rôde, invisible, dans les recoins les plus sombres. Il gît au fond de la rivière, sous le viaduc du chemin de fer, avec tous les indices manquants et les réponses qui ne verront jamais la lumière du jour.
C’est un mythe, un monstre, un mortel.

Grand journaliste d’investigation, Scott McGrath s’est attaqué quelques années auparavant au cinéaste mythique Cordova, grand maître reclus et secret des films d’horreur extrême, dont il suppose que la noirceur imaginée doit, d’une façon ou d’une autre, refléter une noirceur personnelle, et couvrir quelques inavouables secrets mortifères. Las, piégé apparemment par un faux informateur lui ayant sans doute été téléphoniquement dépêché à dessein, il voit s’effondrer à la fois son article à révélations, ses finances – après un procès en diffamation dûment perdu -, et sa carrière (en un mouvement désormais canonique que la saga « Millenium » de Stieg Larsson a rendu mondialement célèbre, et que l’on pourrait appeler  » le coup Wennerström-Blomkvist »). Aussi, lorsque la fille du cinéaste et monstre putatif, Ashley Cordova, se suicide, à 24 ans, en se jetant dans la cage d’ascenseur vide d’un immeuble abandonné et difficile d’accès, après une mystérieuse fugue, semble-t-il, de quelques semaines, Scott McGrath reprend illico du service, bien décidé cette fois à tirer les choses au clair, en la compagnie gentiment improbable d’un jeune dealer semi-clochard rencontré après coup sur les lieux du suicide et d’une apprentie comédienne s’étant trouvée réceptionniste au vestiaire d’un hôtel de luxe, dernière escale d’Ashley avant son plongeon fatal.

Capture d’écran 2015-11-04 à 09.41.41

L’effroi est une chose aussi essentielle à notre vie que l’amour. Il plonge au plus profond de notre être et nous révèle ce que nous sommes. Allons-nous reculer et nous cacher les yeux ? Ou aurons-nous la force de marcher jusqu’au précipice et de regarder en bas ? Voulons-nous savoir ce qui s’y cache ou, au contraire, vivre dans l’illusion sans lumière où ce monde commercial veut tant nous enfermer, comme des chenilles aveugles dans un éternel cocon ? Allons-nous nous recroqueviller, les yeux clos, et mourir ? Ou nous frayer un chemin vers la sortie pour nous envoler ? (Stanislas Cordova, Rolling Stone, 29 décembre 1977)

Multipliant à loisir les insertions dans le corps du livre de planches de photographies, d’articles de journaux ou de copies d’écrans web (en un jeu habile qui évoque bien entendu les « supports visuels » de « La physique des catastrophes » – et en une débauche de moyens éditoriaux que l’on peut regretter au passage qu’ils ne soient pas offerts, par exemple, à un Antoine Bello, qui en ferait sans doute un bien bel usage foisonnant), « Intérieur nuit » aurait pu être un très grand roman, parvenant, au-delà de son jeu maîtrisé d’hommage aux grands maîtres mystérieux du cinéma d’auteur (Orson Welles et Stanley Kubrick furent abondamment cités lors des entretiens promotionnels accordés par Marisha Pessl), à mettre en scène plutôt subtilement, et avec une puissance indéniable néanmoins, le rapport confus qu’entretient la réalité « objective » avec l’idée préconçue que l’on peut en avoir, la manière dont le fantastique – surnaturel et magie noire issue des lointains bayous louisianais – peut ou ne peut pas s’immiscer « pour de bon » dans le monde physique ordinaire, et cela en une foudroyante leçon d’illusion, de prestidigitation, d’escamotage, de manipulation et de mystification. « Intérieur nuit » s’approche de cette grandeur, ce qui en fait une lecture réellement intéressante, mais échoue près du but, ce que l’on ne peut que regretter.

x

Capture d’écran 2015-11-04 à 10.26.23

C’était ça qui était merveilleux avec New York : vous passiez quelques heures agitées en pleine cambrousse, entre des infirmières qui se jetaient dans votre voiture et des familles bizarres mais plus vous approchiez de Manhattan et regardiez l’horizon hérissé de gratte-ciels – puis le type qui venait de vous faire une queue de poisson dans une Nissan customisée crachant de la polka texane -, plus vous vous rendiez compte que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Là où le bât blesse nettement, c’est lorsqu’il s’agit de donner consistance et authenticité aux personnages et au décor brillamment proposés dans l’esquisse de la construction d’ensemble : si Marisha Pessl se déplaçait avec une aisance déconcertante dans la tapisserie baroque, foisonnante, ultra-référencée et gentiment déjantée de sa « Physique des catastrophes », elle semble ici avoir laissé sa machinerie se gripper, et donne l’impression de se cogner trop fréquemment aux meubles qu’elle a elle-même disposés dans la pièce, développant une véritable gaucherie qui rapidement n’est plus vraiment charmante. Pour approcher le mystère d’un cinéaste-culte et des sentiers pouvant éventuellement bifurquer autour de lui, Pierre Cendors use, dans son extraordinaire « Archives du vent » (lu par Charybde 7 ici et par Charybde 2 ), d’une écriture intensément poétique, densifiée à un point crucial. Marisha Pessl a choisi d’évoluer dans un ultra-réalisme à tonalités détendues et humoristiques (tentant souvent et réussissant en plusieurs occasions un beau contraste entre noirceur et lumière), dans lequel la moindre invraisemblance, l’erreur d’alignement ou le saut logique non justifié perturbent rapidement la narration, et laissent l’édifice par trop vacillant sur ses bases : personnage sautant sans raison de la perspicacité à la naïveté, déductions aisées pour un enfant de six ans que l’enquêteur censément brillant ne parvient pas à faire, comparses changeant brutalement de psychologie, comptabilités précises du coût d’un sandwich cohabitant avec des largesses inexplicables pour un journaliste ruiné, accumulation de coïncidences que l’on tente de glisser sous le tapis, scènes de famille trop souvent inutiles, ou ne servant qu’à produire un bon mot ou une phrase pontifiante pour dictionnaire de citations,… Les ficelles de fabrication d’ « Intérieur nuit », roman proposant un environnement peut-être pas assez familier pour l’auteur, apparaissent trop fréquemment, sans élégance, et laissent un curieux goût de faux et d’artificiel.

L’idée d’ensemble était ambitieuse et captivante, ses traces toujours discernables dans les 700 pages proposées à la lecture font d’autant plus regretter que l’exécution du plan n’en soit pas à la hauteur. Le diable, s’il existe, était bien ici dans l’ensemble des détails trop mal assemblés, et c’est une vraie tristesse qu’éprouvera la lectrice ou le lecteur en songeant à ce qu’aurait pu être, peut-être, « Intérieur nuit ».

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

Pessl (Photo DR)

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : La physique des catastrophes (Marisha Pessl) | Charybde 27 : le Blog - 7 novembre 2015

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :