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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Théorie générale des systèmes » (Ludwig von Bertalanffy)

L’ouvrage-clé du père de la systémique.

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Théorie générale des systèmes

Publié en 1968, traduit en français en 1973 chez Dunod par Jean-Benoist Chabrol, cet ouvrage de Ludwig von Bertalanffy est sans doute le plus connu du scientifique considéré comme le père (ou au minimum l’un des grands fondateurs) de la théorie systémique, et regroupe sous une forme organisée et démonstrative quasiment l’ensemble de ses travaux conduits entre 1937 et 1967.

Si « systémique » est ainsi devenu en moins de cinquante ans l’un des adjectifs les plus utilisés, à toutes les sauces et souvent à bien mauvais escient, il serait dommage, cédant une fois de trop à cette tentation omniprésente de « jeter le bébé avec l’eau du bain », d’oublier à quel point, dès le début des années 60, l’introduction progressive des concepts de système ouvert, de croissance individuelle et de rétroaction (« feedback ») révolutionna l’approche de nombre de sciences, des plus dures au plus « molles », au point que nombre de praticiens de diverses communautés scientifiques purent à maintes reprises évoquer un « changement de paradigme » au sens de Thomas S. Kuhn, même si l’antériorité de l’approche de von Bertalanffy, issue principalement de la biologie, par rapport à celle de Norbert Wiener, issue des mathématiques, reste encore quelque peu controversée aujourd’hui en ce qui concerne la notion de rétroaction « spécifique » donnant naissance à la cybernétique autour de 1947.

Au-delà de ses développements proprement scientifiques et de ses copieuses équations, l’ouvrage demeure, pour le non-spécialiste, à la fois une passionnante page d’histoire des sciences et d’épistémologie, et une intense exploration du pouvoir heuristique de l’analogie lorsqu’elle n’est pas traitée en simple métaphore, mais en ouvre-boîte conceptuel sérieux et falsifiable (au sens de Karl Popper).

Comme l’écrit Ervin Laszlo dans sa préface à l’édition de 1993, resituant le travail de von Bertalanffy dans l’histoire des idées en biologie, et dans celle de leur influence sur les autres sciences :

Tout cela (NDR : les nombreux exemples des limites de la biologie darwinienne ou néo-darwinienne), avec les paradoxes et anomalies qui en découlent, appelle une nouvelle conceptualisation des notions théoriques de base selon une perspective systémique. La théorie générale des systèmes imaginée par von Bertalanffy, bien que n’étant pas la panacée, semble particulièrement adaptée à l’explication d’un grand nombre de phénomènes, qui ne rentrent pas dans le champ de l’analyse cartésienne classique et mécaniciste.

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Comme l’auteur l’admet, souvent bien plus qu’à demi-mot, dans sa propre préface à l’édition de 1971, et à de nombreuses reprises dans le corps même des 250 pages du texte principal, son ambition est énorme, et sa vision parfois si englobante qu’elle peut faire par moments sourire, ou esquisser quelques pas en direction, non pas tant de l’épistémologie rebelle, toujours aussi discutable mais incroyablement féconde, d’un Paul Feyerabend, mais hélas (dans le ton employé davantage que dans le propos toutefois) vers les pseudo-sciences de la sémantique générale ou de la dianétique, et même parfois des vulgarisations avant tout drôlatiques qu’en donnèrent les auteurs de science-fiction A.E. Van Vogt ou L. Ron Hubbard.

Des entités d’une espèce essentiellement nouvelle pénètrent la sphère de la pensée scientifique. La science classique par ses diverses disciplines, que ce soit la chimie, la biologie, la psychologie ou les sciences sociales, essayait d’isoler les éléments de l’univers observé : composés chimiques et enzymes, cellules, sensations élémentaires, individus en libre compétition, que sais-je encore : elle espérait en outre qu’en les réunissant à nouveau, théoriquement ou expérimentalement, on retrouverait l’ensemble ou le système, cellule, esprit ou société, et qu’il serait intelligible. Nous savons maintenant que pour comprendre ces ensembles, il faut connaître non seulement leurs éléments mais aussi leurs relations : par exemple, le jeu des enzymes dans une cellule, celui des processus mentaux conscients ou non, la structure et la dynamique des systèmes sociaux, etc. Ceci nécessite l’étude des nombreux systèmes de l’univers observé dans leur ordre et leurs spécificités propres. Il apparaît en outre que des aspects généraux, des correspondances et des isomorphismes sont communs aux « systèmes ». C’est ce qui constitue le domaine de la théorie générale des systèmes ; bien sûr, ces parallélismes et ces isomorphismes apparaissent, et c’est quelquefois surprenant, dans des « systèmes » par ailleurs totalement différents. La théorie générale des systèmes est ainsi une étude scientifique des « tout » et des « totalité » qui, il n’y a pas si longtemps, étaient considérés comme des notions métaphysiques dépassant les limites de la science.

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Comme c’est le cas avec beaucoup de théories englobantes – mais néanmoins toujours parcellaires – en matière de science et de société, il demeure souvent délicat d’apprécier leur rôle exact, même avec près de cinquante ans de recul : si les approches holistiques semblent bien avoir « conceptuellement » triomphé au fil des ans (comme cela est particulièrement flagrant en matière d’écologie ou de sociologie, l’organisation même des enseignements, des apprentissages et de la pratique des sciences (« dures » ou « molles » pouvant être ici confondues), fragmentée par essence (et pas uniquement en France) constitue encore et toujours un très sérieux obstacle à des approches authentiquement systémiques : la précision analytique et la quête de la causalité mécaniciste restent la règle (le plus souvent pour le meilleur, et parfois pour le pire), même dans des domaines où leur domination semble la plus cruelle, tels, bien entendu, gouvernement et politique, où l’atomisation forcée des compétences et des problématiques en vient trop souvent à nier la possibilité même d’approches adaptées à la complexité systémique du réel social.

En dehors de ce constat somme toute mitigé (et que l’écart observable entre l’enthousiasme teinté d’un réel humour qui traverse tout l’ouvrage de 1968 et la réalité socio-politique mondiale de 2015 ne fait que renforcer), la réflexion sur la systémique que conduit ici von Bertalanffy propose encore et toujours l’une des rares – et des plus puissantes – tentatives de fonder en raison l’usage intelligent d’une heuristique des analogies et des possibilités d’isomorphisme dans la résolution de problèmes, tant théoriques que concrets. Et c’est déjà beaucoup.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Théorie générale des systèmes » (Ludwig von Bertalanffy)

  1. ah ce brave Ludwig von B….. c’est vrai qu’il a été mis à toutes les sauces, dont certaines particulièrement indigestes.
    « une heuristique des analogies et des possibilités d’isomorphisme dans la résolution de problèmes », ne serait ce pas dire « raisonner par analogies » qu’elles soient bijectives ou pas.. (mais on entre dans la sémantique).

    il est vrai que c’est l’approche systémique (c.a.d. globale) qui a changé le regard sur un certain nombre de problèmes. les boucles de feedback viennent tout de suite après (grâce notamment à Prigogine).
    que cela ait ensuite un peu dérapé après Atlan n’est pas si surprenant (A ce propos, je préfère de loin les 2 bouquins d’Atlan « Les Etincelles du Hasard »)

    cela a tout de même donné les automates cellulaires dont on ne sait pas trop quoi faire (la différence entre une approche Lagrangienne et Eulérienne, suivant que l’on se place du point de vue de la particule ou du référentiel) ou dit en d’autres termes: reproduire ou expliquer.

    ceci dit (et cela me désole et me surprend), qui, dans les sciences plus ou moins dures, lit encore des ouvrages d’épistémologie ? Cela me parait être un réel problème (Gutenberg vs McLuhan – le match retour ?)

    Publié par jlvlivres | 28 octobre 2015, 03:32
  2. Merci ! Pour le « raisonnement par analogie », je voulais en effet (au-delà de la sémantique) souligner que l’approche systémique, telle que présentée par Ludwig von B., était suffisamment « rigoureuse » pour s’affranchir d’un bon nombre des pièges du « raisonnement par analogie », justement, lorsqu’il flirte trop avec le simple usage de métaphores…

    Et je suis entièrement d’accord sur le souci que représente la faible place apparemment consacrée à l’épistémologie (voire à l’histoire des sciences) dans les lectures et les enseignements actuels….

    Publié par charybde2 | 28 octobre 2015, 06:17
  3. oh ce n’était ni méchant, ni vraiment irritant, juste un mimétisme avec certaines « démonstrations » (surtout en sciences dites molles – cf « L’herméneutique transformative de la gravitation quantique »)

    et ce n’est pas qu’une question d’enseignements. combien de chercheurs (professionnels) publient des résultats (même parfois justes) sans vraiment en tirer des conclusions ou des implications. « Le degré d’alcool du vin de tel terroir est de 12.8%. » Point.
    Les anglo-saxons ont un terme pour cela « parochial » ou relatif à une paroisse.

    Publié par jlvlivres | 28 octobre 2015, 08:07

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