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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Ma mère musicienne est morte de maladie maligne à minuit mardi à mercredi au milieu du mois de mai mille977 au mouroir mémorial à Manhattan » (Louis Wolfson)

Refuser la langue maternelle, pour éluder jusqu’à la fin une relation impossible avec sa mère.

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Wolfson

Ce livre, paru pour la première fois en 1984, soit sept ans après le décès de sa mère en 1977, qui a été revu par l’auteur en 2012 pour cette nouvelle publication par les éditions Attila démarre par une préface, aussi excellente qu’indispensable de Frédéric Martin. On y apprend des éléments fondamentaux sur la biographie de Louis Wolfson que je reprends ici : Juif new-yorkais, né en 1931 aux Etats-Unis, Louis Wolfson a été diagnostiqué schizophrène dès l’enfance, placé dans des instituts psychiatriques par sa mère à l’adolescence, et y a subi des traitements violents, notamment par électrochocs. Il en a conçu une grande rancune pour l’espèce humaine et une détestation de sa langue maternelle, l’anglais, qu’il ne supporte plus d’entendre ou de lire. Il a donc inventé un procédé pour se protéger de cette agression qu’est l’anglais, qui consiste à traduire immédiatement toute phrase anglaise en une phrase étrangère, en français, allemand, hébreu et russe, quatre langues qu’il a apprises seuls en gardant en permanence sur ses oreilles des écouteurs stéthoscopiques branchés sur un petit magnétophone, appareil mentionné sans cesse au cours de ce récit écrit en français.

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Le titre et la jaquette du livre annoncent la couleur. Louis Wolfson raconte l’agonie et le décès par maladie maligne (un cancer ombilical) de sa mère, Rose Wolfson, au milieu du mois de Mai 1977 ; le livre entremêle le journal de Rose – essentiellement des annotations sur les visites à l’hôpital et examens médicaux subis entre 1975 et 1977 – et le récit écrit à la première personne de l’auteur, habité par des obsessions multiples, et en particulier celle des paris hippiques.

En effet, dans les nombreux moments où il n’est pas avec sa mère, l’auteur passe ses journées à l’hippodrome de Yonkers, dans la banlieue de New York. Le livre fourmille de détails sur cette expérience où rien n’est épargné au lecteur : les cotes, les noms des chevaux, les statistiques délirantes et complexes qui guident les comportements de ce parieur frénétique, et d’autres incidents sur le champ de courses, tels cette altercation avec un chauffeur de bus noir (car Louis Wolfson a une haine viscérale des noirs et des juifs).

Dès le titre on peut saisir combien Louis Wolfson est obsessionnel. Maniaque du détail, il adopte un ton froid, clinique, exhaustif quand il parle de la lente agonie de sa mère, mais aussi lorsqu’il parle de lui-même, de sa maladie et des courses hippiques.

Louis Wolfson et sa mère, 1934 © Le Tripode

Obsédé par un souci constant et pathologique d’objectivité et de précision, il n’élude rien, même lorsqu’il évoque le cancer de sa mère. Au-delà des observations froides, ce qui transpire sans cesse est la haine, détestation née de sa rancune envers la société et focalisée sur des individus ou des groupes multiples, haine de son beau-père, du personnel de l’hôpital, des noirs, des juifs, accusés de nombreux maux, dont l’appât du gain. Et la haine touche aussi la langue anglaise : Avec ses «écouteurs» sur les oreilles, même quand il accompagne finalement sa mère à l’hôpital, Louis Wolfson tente d’échapper à l’écoute du moindre mot d’anglais qu’il abhorre, cette langue maternelle qu’il ressent comme une véritable agression.

Obsédé par ses haines et ses phobies, l’auteur ne dit jamais ce qu’il ressent, et pourtant ce livre, dont on pourrait penser au départ que c’est un récit voyeuriste sur la maladie et l’agonie d’une femme est finalement la mise à nu d’un homme, qui dévoile tous les détails de sa psychose et d’une souffrance décrite sans émotions.

Lorsque la maladie de sa mère s’aggrave, la psychose et l’agressivité de l’auteur prennent encore plus d’ampleur, son racisme envers les noirs et les juifs, sa haine du corps médical et ses phobies – de la maladie, d’une contamination éventuelle par la rage, du corps et des excréments – qui deviennent de plus en plus virulentes.

Tandis que sa mère agonise, celle qu’il désigne toujours comme Rose, Rose B*** ou tout simplement R*, dans une étrange oscillation entre distance et proximité, Louis Wolfson  reste retranché derrière ses écouteurs. Pourtant, il ne cesse de se documenter et de lire son Abrégé de cancérologie, de poser des questions à des médecins, tous répugnants selon lui, veut tenter des thérapeutiques parallèles, et jusqu’à la fin – et jusqu’au pur et simple miracle.

Totalement hallucinant, ce texte fascine par son écriture façonnée dans les détestations, les obsessions et les allitérations, un peu à la manière de Thomas Bernhard mais dans une langue singulière, ce qui n’est pas étonnant vu la manière dont il a appris le français, et qui porte le lecteur, comme une vague, une très longue poésie extrêmement particulière.

Hallucinant, le texte l’est aussi pour ce lien entre le fils et la mère, dont on ressent la force malgré tout, malgré les internements, les électrochocs et la lobotomie chimique, malgré la pathologie et les phobies obsessionnelles, malgré tout ce que ce fils a subi et toutes les barrières à l’expression de cet amour, lien distant mais bouleversant, dans le fil qui relie le fils né de son ventre au calvaire des métastases du nombril de Rose, dans ce fils reclus dans sa chambre qui refuse de parler anglais mais qui lit tous les articles sur les traitements du cancer en français ou en allemand, dans les photos qui illustrent le livre, dans le parallèle entre le linceul de Rose et la camisole de force de son fils interné, dans l’impossibilité pour lui de croire au décès de sa mère, dans la disparition de la mère mesurée à l’aune de l’Apocalypse.

Ce qu’en dit Guillaume Contré sur L’escalier des aveugles est ici.

Pour acheter ce livre chez Charybde, c’est par là.

Wolfson

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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