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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Nos corps seront témoins » (Camille Cornu)

L’intime, toujours politique, se confrontant à l’argent et à la survie, à la domination et à l’échange marchand.

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Nos corps seront témoins

Publiée en septembre 2015, un an après son « L’intime n’a jamais été aussi politique ici-bas », à nouveau chez e-fractions, cette novella de Camille Cornu s’insinue dans sa sauvage continuité, confrontant à nouveau corps et désir, ou norme sociale et mécanisme de survie, y ajoutant un regard incisif sur les liens pouvant unir sexe et argent, échanges alimentaires et pratiques de domination ou de soumission, effets d’entraînement et décisions de liberté.

Aujourd’hui elle dit : toi aussi tu pourrais. C’est maintenant ou jamais, rentabiliser ta jeunesse, ta beauté, aussi ton inconscience ou l’absurdité du monde et le désespoir des hommes, vraiment c’est sans danger. Tout ça sur le même plan c’est une justicière, elle égalise tout. J’imaginais, observer la douleur, aller au bout de mon corps, mais Hanaa disait non juste l’argent, le reste on n’y pense pas, vraiment c’est superflu. Elle se regarde dans le miroir, lisse des mèches de cheveux au hasard. Elle explique un peu sans me regarder. C’était facile, ses propres clients, elle en avait tellement, elle me mettrait en relation, je n’aurais qu’à être à l’heure et à improviser. Beaucoup trop facile, une évidence, et moi j’imaginais, me spécialiser dans le S.M., si simple, les hommes ne me toucheraient pas et en plus j’aurais le droit de les frapper, ça ne se refuse pas c’est vrai.

Si le texte « principal » poursuit bien l’exploration de la projection de l’intime dans l’amour et dans la marchandise, dans la domination patriarcale et dans ses échappatoires possibles, autour d’une prostitution choisie et se voulant maîtrisée, Camille Cornu y ajoute ici avec une réelle subtilité, même lorsqu’elle feint d’appuyer le trait ou d’y introduire une part d’aléa et de gratuité, un jeu passionné de références et de textes « secondaires », essentiels, créant un robuste surplomb à base de notes de bas de page usant souvent de leur apparente incongruité pour mieux contribuer au dynamitage du récit et des attentes de la lectrice ou du lecteur, renfort ou ironie selon les instants. « Je pense qu’il faudrait lire le texte sans regarder les notes mais tout est contaminé il ne faut pas mentir il faut avouer l’air qu’on respire modifie l’éclat du teint et fait tousser aussi parfois. »

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On ne peut pas parler de ça, le langage s’est scindé, la vie s’est diffractée et le corps traversé de ces hurlements sourds. Il aurait fallu expliquer tous ces mots nouveaux à l’amie, extraball, girlfriend experience, gender fucking, mais c’est autre chose, c’est le reste, tout le reste, il aurait fallu une traductrice, là où le bien et le mal, les deux points de référence de la compréhension, ne tiennent plus. Tout en lui parlant je regardais mon téléphone, s’il avait pu sonner j’aurais eu une excuse pour partir. Il y a eu un silence, elle attendait que je réponde quelque chose mais je n’avais pas écouté ce qu’elle disait. J’ai juste dit : pour le coup, rien à voir avec Nietzsche. Parce que sur le moment ça me semblait être quelque chose de vrai, mais j’oublie souvent que les gens n’entendent pas mes pensées. Je crois qu’ils ne préfèrent pas. Moi j’aimerais bien, je n’ai rien à cacher.

Trafiquant le vocabulaire de « l’escorte » contemporaine, recyclant les éléments de décor – et non de langage – déjà mis en jeu dans « L’intime est toujours aussi politique ici-bas », accentuant les interstices de confusion des sentiments, convoquant Virginie Despentes et Brett Easton Ellis, William Friedkin et Elfriede Jelinek, Marie-Hélène Bourcier et Judith Butler, Jeanette Winterson et Éric Fassin, Camille Cornu propose un récit à la première personne d’une tonique ambiguïté, insérant les queer studies au coeur d’un quotidien potentiellement désabusé, échafaudant une possible légèreté au milieu de mécanismes d’enfermement, qu’ils soient évidents et visibles, ou plus discrets et non moins efficaces.

« Il reste beaucoup d’endroits où je ne mets pas de notes mais celui-ci n’en fait pas partie et quand elles disparaissent c’est que quelque chose de moi les absorbe. » : le spectre de Kathy Acker me semble cheminer aussi ici dans les pas, hésitants ou assurés, de la narratrice assumant aussi l’écriture.

Pour acheter l’e-carte de ce livre chez Charybde, c’est ici.

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Camille Cornu

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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