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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Merci infiniment » (Malcolm Lowry)

Mélange d’humour, de brillance et de mauvaise foi pour défendre son texte face à l’éditeur dubitatif.

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Merci infiniment

C’est grâce à Gilles Marchand, venu jouer les libraires d’un soir chez Charybde, en compagnie d’Olivier Salaün pour le compte de leurs éditions Antidata, que j’ai découvert (et soigneusement noté pour le lire plus tard) ce texte, édition par Allia en 2010 (dans une traduction impeccable de Claire Debru) d’un long courrier adressé par Malcolm Lowry à son éditeur Jonathan Cape, à l’occasion de la soumission du manuscrit de son deuxième roman, « Au-dessous du volcan », en 1946.

Soumis après bien des vicissitudes entre Canada et Mexique, le travail de Malcolm Lowry – comme l’évoque superbement, par bribes entrelacées, Patrick Deville dans son « Viva » (2014) – est la somme quasiment maudite de plusieurs années de fièvre, plus de douze ans après la publication d’ « Ultramarine ». Or, si le premier lecteur choisi par l’éditeur semble résolument enthousiaste face à « Au-dessous du volcan », le deuxième, quelques semaines plus tard, est nettement plus sceptique, et suggère coupes et aménagements. Jouant en quelque sorte son va-tout, l’auteur répond à Jonathan Cape par une lettre d’une quarantaine de feuillets, dans laquelle il défend minutieusement son travail, en l’état.

Si je me range volontiers à la plupart des brillantes remarques de ce second lecteur et si, à sa place, j’aurais sans doute employé les mêmes outils critiques pour dire à peu près la même chose, il n’en demeure pas moins qu’il me place dans une position embarrassante pour répondre précisément à vos questions au sujet des révisions, et ce pour des raisons que je vais tenter d’exposer ici et dont je ne doute pas que vous admettrez, vous et lui, qu’elles sont valides au moins du point de vue de l’auteur.
Il est vrai que le roman est lent à démarrer et le lecteur n’a pas tort d’y voir une faiblesse (d’ailleurs, en règle générale, ce serait une faiblesse dans n’importe quel roman) mais j’ai l’impression que pour des raisons diverses et plutôt subjectives, le livre aurait pris à ses yeux un aspect bien plus rébarbatif  qu’il n’apparaîtra au lecteur lambda, dès lors que celui-ci bénéficie d’aménagements pour lui faciliter la tâche. D’ailleurs, si le livre se présentait d’ores et déjà sous sa forme imprimée, cet ensemble de pages disparates enfin débarrassé du cachet stupide et implorant propre au manuscrit non-publié, je crois qu’un lecteur aurait tendance à se montrer beaucoup plus attentif au début du roman. Et si le livre était, mettons un classique établi, le sentiment de ce lecteur serait encore fort différent : même s’il se disait « Bon sang, difficile de suivre », il progresserait d’un pas aussi hardi que pesant dans cet obscur marécage, trop honteux à l’idée de s’y dérober et encouragé par le chant de la critique porté à ses oreilles, promesse de nouveaux horizons en récompense de son périple.

170px-Jonathan-cape

Jonathan Cape

Ce texte à vocation hautement prosaïque acquiert par l’écriture et par l’esprit de Lowry une grâce presque magique, offrant à la lectrice ou au lecteur un fabuleux aperçu sur ce qui est réellement à l’œuvre dans « Au-dessous du volcan », dévoilant de larges pans de la toile serrée de références, d’échos, de clins d’œil joueurs ou solennels qui en composent la partition baroque et échevelée. Maniant à merveille tant l’argumentation détaillée que l’ironie sévère, l’apologue lyrique comme l’antiphrase ravageuse, il donne aussi une captivante leçon de critique et de contre-critique, une magistrale plongée dans ce que peut être la littérature en train de s’élaborer, en phase finale, lorsque tout est tombé en place et qu’intervient l’ultime mise au point, face à l’éditeur, dans une relation ici mise à nu, dans un mélange détonant de confiance et de défiance, de doute et de foi, de respect et de manipulation.

Selon les moments du vigoureux plaidoyer, on sent le désespoir et l’angoisse qui affleurent, la peur, crue, de l’échec, en même temps que la conscience, affirmée, d’un génie propre, malgré les heurs et les malheurs d’une vie vouée sauvagement à son art. N’hésitant pas à revenir à la charge, à varier les angles d’attaque vis-à-vis des propos du critique (qui sont souvent directement cités, mais que l’on doit parfois se contenter de subodorer), à en pointer minutieusement les contradictions ou les clichés utilisés, Malcolm Lowry se débat comme un diable souverain et malicieux, dressé de toute sa force et de toute l’architecture de son écriture au bord du gouffre du refus – ou pire, du reniement par la coupe – bien loin, donc, du rapport chirurgical hiérarchisé ,si joliment mis en scène par Stéphane Michaka dans son « Ciseaux », entre Raymond Carver et son éditeur Gordon Lish.

Malcolm-Lowry-Au-dessous-du-volcan

Note finale sur le chapitre I : si ce chapitre nécessite des coupes, celles-ci pourraient-elles être pratiquées avec le discernement susceptible de bonifier non seulement le chapitre mais le livre entier ? À mon sens, il présente une remarquable cohérence et ne saurait souffrir d’éventuelles altérations que de la main d’un individu apte à identifier son potentiel dans une perspective d’ensemble. Pour ma part, je n’y vois guère de défaut. Et pour répondre à l’accusation d’effroyable prétention que n’importe quel lecteur de cette lettre ne manquerait évidemment pas de me porter, je me sens la conscience tranquille. Car toutes ces ramifications, ces significations obscures et ces noirceurs n’ont rien d’évident, et c’est seulement s’il suit son instinct ou sa curiosité que le lecteur verra leurs têtes démoniaques émerger de l’abîme ou fondre du ciel, à condition de prendre la peine de les invoquer. Mais ne suivrait-il aucune impulsion du tout que de nouveaux sens lui apparaîtraient certainement lors d’une prochaine lecture, si elle a lieu. J’ose espérer que vous serez assez magnanime pour ne pas m’opposer qu’on pourrait en dire autant d’ Annie l’orpheline ou du Conte de Sophie Canétang.

Quatre-vingts pages particulièrement réjouissantes et précieuses, pour mieux comprendre et apprécier ce que peut contenir un chef d’œuvre de construction ordonnée, de jeu rieur, de rage contenue et d’énergie lancée – ce que peut être la littérature, en somme.

Ce qu’en dit Éric Bonnargent sur son ancien blog L’Anagnoste est ici, ce qu’en dit la traductrice Claire Debru est ici et ce qu’en dit Mathieu Lindon dans Libération est .

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « Merci infiniment » (Malcolm Lowry)

  1. Le fait que vienne de ressortir la lettre de Malcolm Lowry (« Merci infiniment », 10, Allia ed., 96 p.) m’a poussé à relire « Au dessous du volcan » (abrégé par la suite en ADV) (71, Denoël, 436 p., traduction de Stephen Spriel, avec la recherchée couverture jaune). La nouvelle traduction (87, « Sous le volcan », Grasset, 447 p, traduction Jacques Darras, sous couverture rouge) (et qui me parait moins porteuse de souffle et de prégnance que l’édition originale) est celle que l’on retrouve en poche (95, Malcolm Lowry. Romans, nouvelles et poèmes, Le Livre de Poche, coll. « La Pochothèque », 1088 p.). J’ai acheté cette dernière pour pouvoir l’emmener et la relire plus facilement. Les références que je donnerai sont donc de cette édition, (par exemple, ADV, 43, signifie Au dessous du volcan, p.43, début du ch.1), sauf pour « En route vers l’ile de Gabriola (RIG), qui est l’édition Denoël Lettres Nouvelles, 72, non repris dans la Pochotèque.
    J’en ai profité également pour me remettre en mémoire certains textes liés à ML (ses sources) ainsi que des critiques (nombreuses) et des ouvrages (2-3) sur sa bibliographie et ses caractéristiques éditoriales. Parmi ces dernières œuvres un très beau site de Chris Ackerley, University of Otago, NZ (« A hypertextual and illustrated companion to Under the Volcano » http://www.otago.ac.nz/english/lowry/index.html ), une biblio-critique de Christine Pagnoulle « Malcolm Lowry. Voyage au fond de nos abimes » (77, L’Age d Homme, 173 p.), ainsi que le « Pour Lowry, Les Rencontres de Fontevraud », (10, MEET ed., 308 p) et le livre de Perle Epstein (69, “The private labyrinth of Malcolm Lowry. Under the Volcano and the Cabbala”. Holt, Rinehart & Winston, 244p.). Y ajouter également un texte non fini, non encore traduit en français « La Mordida » (La petite morsure en traduction littérale, en fait il s’agit plutôt de l’argot mexicain qui désigne une amende, on pourrait dire aussi « la Propina » qui aurait plus valeur de pourboire) (96, Patrick A. McCarthy (éd.), The University of Georgia Press, Athens, 424 p) et des textes divers (en fait des extraits) « The Voyage That Never Ends » (07, The New York Review of Books, 536p). Le fond littéraire des manuscrits et documents de ML est rassemblé à Vancouver, University of British Columbia http://www.library.ubc.ca/welcome.htm . Enfin, je dois signaler un nombre certains de sites ou d’extraits de livres, tant sur des sites anglophones que hispanophones (mexicains en général) très bien faits et documentés (et quelques autres plus fumeux).

    le reste (il y en a encore une dizaine de pages) est consacré aux sources de Malcolm Lowry
    en particulier grace aux livres non encore traduits qui viennent de ressortir (University of Ottawa Press)
    « Swinging the Maelstrom », 2013, 202 p.dont un bon 2/3 de notes et explications
    « In Ballast to the White Sea » 2014, 460 pp. dont 200 pages d’annotations
    et aux 4 issues de « The Firminist » journal qui lui est consacré
    et au livre de sa première femme Jan Gabrial
    « Inside the Volcano » 2010, Palgrave MacMilan 240pp.

    en résumé il y a de quoi faire, mais lisez tout d’abord ML

    Publié par jlvlivres | 19 octobre 2015, 07:58
  2. pour les vraiment mordus
    vient de sortir Le voyage infini Vers la Mer Blanche
    Traduit de l’anglais par Martine De Clerc Buchet Chastel, 458 pp.

    je suis a priori un peu déçu, le texte original est amputé des qq 200 pages d’annotations (avec les variantes ou explications) c’est véritablement une scholarly edition, mais est on capable de faire en France (sinon que qqfois des verbosités indigestes)
    la préface de Jacques Darras est un peu plate, et ne vaut pas l’introduction de Patrick A. Mccarthy (32 p.)

    Publié par jlvlivres | 25 octobre 2015, 10:52
  3. pour les définivement enragés
    vient de sortir, toujours University of Ottawa Press
    The 1940 Under the Volcano, A Critical Edition 584 p.

    Edited by Miguel Mota and Paul Tiessen, Notes by Chris Ackerley and David Large
    Foreword by Vik Doyen and Patrick A. McCarthy

    Publié par jlv.livres | 3 novembre 2015, 16:12

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Les livres des libraires invités chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 23 octobre 2015

  2. Pingback: Note de lecture : « Jérusalem  (Alan Moore) | «Charybde 27 : le Blog - 1 septembre 2017

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