☀︎
Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Djibouti » (Pierre Deram)

Le songe brutal d’une nuit de départ, dans l’enfer brûlant et vide de Djibouti.

x

Djibouti

Publié en août 2015 chez Buchet-Chastel, le premier roman de Pierre Deram m’a été suggéré avec habileté par Carole Zalberg, venue jouer les libraires d’un soir chez Charybde le 24 septembre dernier (on peut regarder/écouter l’ensemble de la soirée ici).

Djibouti, de nos jours : une ville de 600 000 habitants avec ses faubourgs et ses semi-bidonvilles attenants, au milieu d’une république de 800 000 habitants au total, indépendante depuis 1977, après environ un siècle de protectorat puis de colonisation française. Une position stratégique depuis toujours, à quelques kilomètres du détroit de Bab-el-Mandeb, joignant l’océan Indien et la mer Rouge, goulot d’étranglement pour les pétroliers allant du Golfe en Europe par le canal de Suez, à portée d’intervention des pirates somaliens ou yéménites, conservant ainsi une grande base aérienne et un régiment interarmes d’outre-mer (l’ex- « Coloniale ») – un régiment de Légion étrangère y a aussi très longtemps été implanté, avant d’être redéployé à Abu Dhabi en 2011. Un enfer brûlé de soleil (si la température peut descendre autour des 20°C en hiver, elle culmine allègrement vers les 40°C en été), où l’eau est aussi rare que précieuse, renouvelée – lorsqu’elle ne succombe pas au destin saumâtre des lacs salés environnants – par des précipitations ne dépassant jamais les 25 mm mensuels, enfer que guette un désert aux aguets, perpétuellement en expansion.

Enfin, la circulation se canalisa sur une seule voie et le taxi atteignit l’entrée de la rue d’Éthiopie. Tout s’éclaira soudainement. Les enseignes lumineuses des bars conjuraient d’un seul coup l’obscurité rampante. Bleue, verte ou rouge : toute la rue clignotait comme un grand flipper. Trente enseignes crachaient de toutes leurs forces pour repousser les ténèbres qui menaçaient déjà de les dévorer, attendant la moindre panne pour tout engloutir. Sous les lumières électriques et violentes des néons, une foule bruyante se massait en désordre. La rumeur des conversations se mêlait au tintamarre des klaxons. L’ivrognerie et la tension sexuelle étaient partout palpables. Des légionnaires en chemise, des marins, des soldats et des nayas vulgaires se poussaient d’un bar à l’autre, s’interpellant, se croisant, se mélangeant. ici, quelques légionnaires avinés empêchaient l’un des leurs de pénétrer dans le bar dont il venait de se faire exclure, là un type ivre qu’un autre soutenait titubait sous les arcades, ailleurs une fille giflait son amant d’un soir, plus loin quelques vendeurs discrets se glissaient entre les colonnades, contre un mur un groupe de gendarmes fumait des cigarettes en regardant du coin de l’oeil les matraques qui pendaient aux ceintures d’une patrouille de la police militaire, dans un coin deux ou trois aventuriers fomentaient on ne sait quelle expédition au fin fond du désert, de ce désert si proche que chaque nuit le voyait gagner mètre après mètre sur les faubourgs de la ville. Le taxi avançait lentement au milieu de l’agitation.

4157855162.2

Militaires français à Djibouti.

C’est ce véritable « bout du monde » aux allures de fournaise qui accueille les 100 pages du roman, condensé autour de la dernière nuit sur place d’un lieutenant français retournant en Europe, jouant d’un perpétuel écho avec la soirée de son arrivée, six mois plus tôt.  Si la chair et le désir brutalement exacerbé sont très présents, évoquant par moments le Pierre Guyotat du « Tombeau pour cinq cent mille soldats », c’est néanmoins plutôt du côté des doutes existentiels profonds qu’il faut enterrer en soi,  comme savent aussi le mettre discrètement en scène de leur côté le Jérôme Ferrari de « Un dieu un animal » ou le Loïc Merle de « Seul, invaincu » qu’il faut sans doute chercher la vérité crue et brûlante de « Djibouti ». Fraternité mystérieuse et fragile liant, par-delà la violence de l’environnement immédiat et du monde, officiers dépositaires d’une mythologie disparaissante qu’ils finissent par ignorer eux-mêmes, soldats trompant l’angoisse et l’ennui dans de terrifiants affrontements simulés, d’une brutalité renforcée par l’intense alcoolisation nocturne, peuple djiboutien bonhomme vivant de ces excès nécessaires, mais aussi prostituées par centaines, prodiguant leur repos du guerrier à ces combattants se sachant largement désœuvrés – mais devant rester vigilants en guettant l’éventualité d’un déploiement au loin ou du surgissement d’une menace au près.

djibou10

L’atmosphère était devenue grave, les hommes avaient pâli, quelques blagueurs essayaient de réchauffer l’ambiance. Couché sur la table, Ceriset se refusait toujours à parler. On lui versa dans la bouche quelques rasades de vodka tandis qu’un peu plus loin, Fouchet, assis sur une chaise, se faisait bander la tête.
– C’est assez, dit Markus, lassé du spectacle – et tandis qu’il faisait demi-tour et se dirigeait vers la sortie, il se souvint d’avoir vu Ceriset plus tôt dans la soirée, un verre d’alcool par-dessus la tête, complètement ivre et criant « Fuck la life ! » et alors, oui, il lui semblait comprendre ce que cela voulait dire, que l’exacte définition de la fête – cette envie de libération maintenant et pour toujours, cette dépense sans retour ni calcul – que l’exacte définition de la fête était aussi l’exacte définition de la mort.

La cristallisation du vide, le froid poignant qui envahit l’être malgré la chaleur, le sentiment brutal du « trop » avec lequel il faudra pourtant bien composer, surgiront pourtant d’un événement diagonal, la présence incongrue d’une femme de colonel au milieu du bar où s’animalisent, joyeusement, tristement, fatalement, les hommes, femme déplacée d’un univers à un autre, contigu, venue là oublier un instant son désarroi face à la mort de son petit chien, tué dans son jardin par un serpent. Instant d’émotion profondément baroque, et pourtant joliment authentique sous les mots de Pierre Deram, qui signe là un roman quelque peu déroutant malgré son sentiment de familiarité, questionnant doucement le sens des vies ordinaires et moins ordinaires en un furieux mélange de pudeur et de brutalité.

Isabelle Rüf en parle joliment dans le Temps, ici, et Emmanuelle Caminade en livre une très belle recension dans la Cause Littéraire, ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

x

deram_p_15_heloise_jouanard

Photo ® Héloïse Jouanard

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Les livres des libraires invités chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 23 octobre 2015

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :