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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le météorologue » (Olivier Rolin)

Dire la trace d’un disparu presque ordinaire au bagne stalinien des Solovki.

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Le météorologue

Publié en 2014 dans la collection Fiction & Cie du Seuil, le onzième roman d’Olivier Rolin revient sur l’un des terrains de création les plus fréquentés par l’auteur, celui de la Russie et de son passé soviétique. Cette fois, c’est, lors d’un retour à Arkhangelsk, le télescopage de la vision des îles Solovki, de leur monastère historique aux confins arctiques de l’empire russe, devenu le socle de l’un des premiers camps de l’archipel du Goulag, et de l’évocation d’un météorologue disparu lors des purges massives des années 1930, qui va guider la quête de l’auteur.

Son domaine, c’était les nuages. Les longues plumes de glace des cirrus, les tours bourgeonnantes des cumulonimbus, les nippes déchiquetées des stratus, les stratocumulus qui rident le ciel comme les vaguelettes de la marée le sable des plages, les altostratus qui font des voilettes au soleil, toutes les grandes formes à la dérive ourlées de lumière, les géants cotonneux d’où tombent pluie, neige et foudre. Ce n’était pas une tête en l’air, pourtant – du moins, je ne crois pas. Rien, dans ce que je sais de lui, ne le désigne comme un fantaisiste. Il représentait l’URSS à la Commission internationale sur les nuages, il participait à des congrès pansoviétiques sur la formation des brouillards, il avait créé en 1930 le Bureau du temps, mais ces appellations poétiques ne le faisaient pas rêver, il prenait tout ça sérieusement, comme un scientifique qui fait son métier de scientifique au service, bien sûr, de la construction du socialisme, ce n’était pas un professeur Nimbus. Les nuées n’étaient pas prétexte à songerie, rien de vaporeux chez lui, je le soupçonne même d’une certaine raideur. Devenu en 1929 le premier directeur du Service hydro-météorologique de l’URSS, il avait entrepris d’établir un cadastre des eaux, un cadastre des vents et un autre du soleil. Il ne voyait sans doute rien de pittoresque là-dedans, aucune invitation à l’imaginaire dans ces projets de cartographier l’insaisissable, c’était le concret qui l’intéressait, des réalités mesurables, les rencontres des grandes masses d’air, l’étiage des fleuves, l’embâcle et la débâcle, la marche des pluies, l’influence de ces phénomènes sur l’agriculture et la vie des citoyens soviétiques. Le socialisme s’édifiait dans le ciel aussi.
Il était né en 1881 à Krapivno, un village d’Ukraine…

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Détenus créant une route aux îles Solovki (années 1930).

Le travail que conduit Olivier Rolin ici ne vaut pas tant par l’évocation – néanmoins remarquable – du Goulag et des purges staliniennes en soi : il convoque d’ailleurs fréquemment Vassili Grossman et Varlam Chalamov, voire à l’occasion Alexandre Soljenytsine, dont les regards sont bien entendu plus aigus que celui désormais créé par la distance quasi-historique. En assemblant le parcours de ce détenu presque ordinaire que fut l’ingénieur météorologue Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, et en inventant résolument (en précisant chaque fois que nécessaire le caractère aléatoire des supputations entreprises) ses pensées ou ses actions que le témoignage de sa fille, ou les carnets d’un co-détenu, n’ont pas pu préciser, l’auteur enquête en réalité sur une partie poignante du mystère, qui heurte encore et toujours : comment, confronté à l’arbitraire total et à la mort qui rôde, un homme peut-il garder cette foi laïque dans le régime qui caractérisa, malgré tout, un certain nombre de ses victimes ? C’est sans doute en parcourant les ressorts étranges de cette persistance que l’auteur, comme en écho paradoxal aux travaux sur « La fin de l’homme rouge » de Svetlana Alexievitch, peut mettre en évidence la manière dont l’idéal communiste, malgré sa force rare dont témoignent, justement, un nombre toujours aussi surprenant de cas, put ainsi être trahi par un système monstrueusement perverti dès les années 1930.

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Le monastère Solovetsky, aujourd’hui restauré.

Créer un service unifié d’hydrologie et de météorologie sur tout le territoire de l’URSS n’est pas une mince affaire, ledit territoire, comme le proclame la propagande soviétique – et pour une fois elle dit vrai -, couvrant « un sixième des terres émergées ». (…) Edifier un système capable de prendre quotidiennement le pouls de ce colosse et de dresser des prévisions est une tâche écrasante, d’autant qu’il faut vaincre les résistances de bureaucraties enchevêtrées et jalouses de leur territoire, et l’on sait que l’inertie bureaucratique est un des héritages de l’époque tsariste que le régime soviétique a su faire merveilleusement fructifier.

Exhumant la vérité possible de quatre années de souffrance incrédule, et la fin programmée mais toujours à la fois logique et accidentelle, d’un père de famille qui, jusqu’au bout, fit parvenir à sa fille dessins pédagogiques, charades illustrées et jeux scientifiques improvisés – dont la reproduction en fin de volume parvient à être particulièrement poignante -, Olivier Rolin nous offre aussi la description du travail de mémoire de l’horreur qu’accomplissent au quotidien, depuis la fin de l’Union soviétique, diverses associations de bénévoles, spécialisés dans le croisement des archives et du terrain, pour poursuivre le phénoménal inventaire des errances mortifères du stalinisme des camps et des exécutions – et note au passage à quel point ce travail est devenu beaucoup plus difficile depuis quelques années.

Nettement plus solide et plus abouti, mais nettement moins riant aussi, que son « Bakou, derniers jours » de 2010, « Le météorologue » se rapproche du meilleur du travail inlassable de découverte et de partage conduit par l’auteur depuis ses débuts ou presque.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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