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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « La terre qui penche » (Carole Martinez)

Un conte merveilleux et cruel, une rivière orgueilleuse comme force de transformation intime et sociale.

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La terre qui penche

Publié chez Gallimard en août 2015, le troisième roman de Carole Martinez visite à nouveau, comme dans « Du domaine des murmures » (2011) mais environ 200 ans plus tard, les rives de la Loue et les châteaux-forts fictifs – mais composés d’éléments arrachés à des constructions bien réelles – de Hautefeuille et Hautepierre, instillant à nouveau, comme elle l’avait laissé entendre il y a quatre ans dans plusieurs entretiens, le fantastique retors et intime qu’elle secrète depuis « Le cœur cousu » (2007) dans ce Jura du Nord qui commence ainsi à prendre l’épaisseur mythique du comté de Yoknapatawpha de William Faulkner, que l’auteur révère.

Seul le vieux jardinier que la tristesse avait conduit sur la grève aux fées et qui espérait quelque secours de la contemplation de l’onde, quelque rêverie consolatrice, lui seul, le muet, le doyen, le plus faible d’entre tous, a réussi à s’arracher à l’envoûtement. Pudiquement, il s’est détourné du maigre visage de bois sec, qui le fixait depuis l’autre versant du monde et dont il connaissait si bien la peine, et, flairant la mort, il a gravi lentement la sente pour gagner le château des Murmures et alerter les hommes. Ses jambes se raidissaient davantage à chaque pas, les cailloux roulaient sous ses pieds et sa canne s’accrochait aux racines, se prenait dans des trous. Arrivé à mi-chemin, il s’est arrêté plus longtemps pour reprendre son souffle et, comprenant qu’il ne pouvait pas exiger davantage de sa vieille carcasse et qu’il devait attendre un moment avant de poursuivre son ascension, il s’est assis sur une grosse pierre.

À la différence du vieux maître du Mississippi, Carole Martinez ne conduit pas ici , bien entendu, d’interrogation sous-jacente sur l’essence de la défaite matérielle et morale, mais élabore progressivement un dispositif sophistiqué, dissimulé dans une réécriture de contes et légendes populaires, rythmée de chansons paysannes (dont elle justifie joliment, en postface, l’usage anachronique qu’elle est amenée à en faire), portant, de manière peut-être encore plus incisive que dans son précédent roman, sur le lien intime entre l’aliénation et la religion, entre la liberté et la croyance, entre l’oppression et l’acceptation, dans un faisceau convergent dont le Moyen-Âge servant de cadre permet de rendre encore plus éclatante toute la violence, individuelle et collective, ici à l’œuvre.

Chassagne-Saint-Denis,_la_tour_du_château_Saint_Denis

La tour du château de Scey, Chassagne-Saint-Denis (Doubs).

Le pays, qui avait tant besoin de sa rivière et d’oublier cet affreux printemps, lui a vite pardonné d’avoir joué les ogresses. Sauf Perrine, la jeune mère de ce petit berger, dont le nom ne me revient toujours pas. Notre douce Perrine a refusé de l’aimer de nouveau. Chaque matin, pendant dix ans, la pauvre femme a marché jusqu’à la grève, pour lui cracher sa peine et, chaque fois, son crachat remontait un peu le fil de l’eau avant de se défaire en étoile, lui annonçant un nouvel enfant à venir. La Loue voulait sans doute se racheter en lui offrant ce troupeau de minots aux yeux bleu paradis. Mais une mère aimante ne remplace pas un fils par un autre, ni même par une tribu de petits qui se ressemblent comme autant de gouttes d’eau et, cela, la belle ogresse ne pouvait le comprendre. À force de lui donner des enfants, la rivière a fait mourir Perrine en couches et, avec cette disparition, le souvenir de ce triste jour s’est tari.
La Loue, elle-même, a fini par oublier la raison de sa brusque colère, ses crimes et jusqu’au désespoir de la mère du petit berger. Et nul n’a plus su pourquoi les filles en mal d’enfants sont venues pendant des siècles observer leurs crachats à la surface de la rivière pour savoir si elles seraient bientôt grosses.

Mouthiers

La Loue à Mouthier-Haute-Pierre (Doubs).

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Si l’on aura plaisir, dans cette « Terre qui penche », à entrapercevoir ou à retrouver plus longuement certaines des figures mythiques qui commençaient déjà à hanter « Du domaine des murmures », on découvrira avec bonheur la manière subtile dont Carole Martinez utilise le truchement d’une fillette, mariée par son père devenu fort sévère au fils simple d’esprit d’un seigneur voisin,  de son regard malhabile et pourtant déterminé, pour creuser les fissures du socle social et sexuel, et pour accompagner dans leur tâche les passages fugitifs de soudards, de hautes dames, de galopins, de mercenaires irascibles, de charpentiers forts en symboles, de cuisinières fantastiques, de fantômes, et de la Loue elle-même, devenue ici personnage à part entière.

Je suis transparente et le monde qui m’entoure m’est opaque.
Je m’y entends pourtant en démêlage. On m’y emploie souvent et je démêle aussi bien les fils que les secrets. Je joue à les reconstituer en assemblant des fragments de conversations, cueillis au vol de droite et de gauche. Je les mets bout à bout dans tous les sens jusqu’à ce qu’ils s’éclairent. Mais, cette fois, tout est si parfaitement noué ! La toile qui couvre ce qui m’attend n’a pas le moindre accroc où je pourrais coller mon œil.

Il est plaisant aussi, et peut-être pas si anecdotique que cela, de voir qu’une nouvelle voix, puissante et rusée, habite désormais – et pour durer, semble-t-il – le décor exceptionnel créé par cette vallée encaissée, sinuant entre forêts de Serres et de Chaux, célébrée certes en son temps par Gustave Courbet, mais qu’il aurait été dommage, en plus d’un sens, d’abandonner définitivement aux seuls terroirs de Bernard Clavel ou aux scouts magnifiques, mais parfois quelque peu ambigus, de Jean-Louis Foncine.

Plus que jamais ici, grâce à Carole Martinez, l’intime, le féminin et le domestique se font sociaux et politiques, usant superbement de la forme du conte merveilleux et cruel pour éviter les éclats tonitruants de voix forcées, et distiller plutôt une conscience insidieuse de la magie trouble du réel.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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carolemartinez

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « La terre qui penche » (Carole Martinez)

  1. En pleine lecture de ce magnifique roman.

    Publié par jostein59 | 7 octobre 2015, 06:55

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