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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Souvenirs du futur » (Sigismund Krzyzanowski)

Miraculeusement sauvé de l’oubli, comme tous les écrits de Krzyzanowski, le récit de l’invention d’un « coupeur-temps », échappatoire à la Russie de Staline.

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Souvenirs du futurConsidéré comme un «génie négligé par son temps», quasiment inconnu de son vivant en Russie comme ailleurs, Sigismund Krzyzanowski (1887-1950) écrivit ce roman en 1929. Il ne fut publié qu’en 1989 grâce à Vadim Perelmuter qui commençât à rééditer ses œuvres quarante ans après sa mort, et remarquablement traduit du russe en 2010 par Anne-Marie Tatsis-Botton pour les éditions Verdier.

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Depuis l’âge de six ans, alors fasciné par l’horloge paternelle, ayant fait une fugue pour partir à la recherche de Tic et Tac, les habitants légendaires de l’horloge, Maximilien Sterer, ingénieur surdoué, rêve de voyager dans le temps, ou plutôt de réparer le temps lorsque celui-ci ne tourne plus rond.
Sa vie va être consacrée à la construction d’une machine, un «coupeur-temps», afin d’échapper au temps présent.

«En feuilletant le volume, Sterer vit soudain en marge l’écriture de son fils. A côté du proverbe «Les gens ne mènent pas le temps, c’est le temps qui les mène», il avait écrit laborieusement : «Moi, je le forcerai à danser en rond.»
Sterer père ne comprit pas à qui, en fait, se rapportait ce «le», mais le biographe de Max Sterer, Iossif Stynski, qualifie cette note manuscrite de «signe avant-coureur» et insiste sur l’image du cercle (et non de la droite qui d’habitude symbolise le temps), dont l’inventeur se servit par la suite pour réaliser son plan.»

L’Histoire bouscule et interrompt le projet d’un Max Sterer, obnubilé par sa vision extraordinaire : le déclenchement de la première guerre mondiale, son emprisonnement dans un camp en Allemagne, puis la Révolution russe de 1917.

«Englouti par le travail, Sterer ne voyait pas autre chose que son unique chose en cours de lente matérialisation, il vivait en dehors des faits qui s’accumulaient autour de ses trois fenêtres. Le mot «guerre», d’abord perdu en petites lettres dans les journaux, augmenta progressivement de taille et s’étala partout en gros titres. Ce mot retint le regard de Sterer pendant deux ou trois secondes, uniquement parce qu’en russe les mots «guerre» et «temps» commencent par la même lettre et ont la même longueur. Les cinq signes glissèrent sur sa rétine et disparurent comme ils étaient venus, et le constructeur continua quelques jours encore à matérialiser le piège infiniment subtil qu’il avait inventé pour capturer le temps.»

Avec l’aide de citoyens russes rêvant de revenir à la Russie d’avant 1917, Sterer réussit finalement, envers et contre tout, à développer cette machine dont l’obsession le dévore, depuis une chambre minuscule, similaire à celle qu’habitait Krzyzanowski à Moscou, cadre de son livre «Rue Involontaire». Sterer part donc en coupant le temps, jusqu’en 1957, mais, à cause des ratés de sa machine, il ne revient qu’en 1928, où il se retrouve totalement décalé, être du passé ne parlant que du futur. Il écrira finalement un récit de ses aventures, intitulé «Souvenirs du futur», et rencontrera Staline avant de disparaître.

Ce roman écrit en 1929, l’année où Staline accédât au pouvoir suprême, semble être une métaphore du sort de Krzyzanowski, écrivain bâillonné par le stalinisme qui ne fut jamais publié de son vivant, mais qui réussit à fuir le temps présent en écrivant, et, miraculeusement, à échapper aux purges et au cimetière.

Davantage qu’à H.G. Wells, on pense surtout à Franz Kafka et Nicolas Gogol en lisant ce récit fantastique, qui manie une absurdité et des concepts scientifiques dont il est parfois difficile de suivre le fil, utilisant des métaphores poétiques et fantastiques qui permettent de brosser un portrait fascinant et une satire inquiétante et singulièrement ironique de la Russie de l’époque, et d’évoquer, comme Vladimir Makanine le fera plus tard dans «La brèche», la doublure d’un présent trop oppressant dans un autre espace, celui de la fiction.

«Ce qu’on chasse de la vue trouvera son chemin vers le cerveau, au besoin même à travers les sutures de la boîte crânienne.»

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Souvenirs du futur

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