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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Manhattan Volcano » (Pierre Demarty)

Raconter l’indicible : le moment historique et le témoin oculaire existent-ils ?

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Manhattan Volcano

Publié en 2013 aux Belles Lettres, premier texte de Pierre Demarty, que je connaissais jusqu’ici comme un flamboyant traducteur français de Paul Harding, de Joan Didion ou de William T. Vollmann, « Manhattan Volcano » frappe fort, juste, et dans beaucoup d’azimuts bien distincts.

Tu me demandes comment c’était.
Me croiras-tu si je te dis que je ne souviens de rien ?
Tu veux savoir comment c’était, tu veux qu’avec des mots j’exhume des cendres, et que des cendres mêlées aux mots, comme d’un brouet d’enchanteur, jaillissent des mondes perdus, l’Atlantide fabuleuse d’un carnage qu’on t’a déjà tant de fois conté, tant de fois que tu as fini par ne plus y croire, tant de fois que tu n’as plus que des légendes à quoi te raccrocher, mais chacune épaississant si bien le mystère des précédentes que toutes – ainsi amoncelées, enchevêtrées les unes aux autres comme les décombres de ces jours-là, tantôt fumeuses, tantôt calcifiées, pétrifiées dans la gangue des cent mille milliards de mots qu’on a déjà déversés en tombereau sur le cadavre, à l’en étouffer pour de bon et pour l’exorciser sans doute -, toutes les légendes, plutôt qu’à l’éclairer, conspirent à ramener sur ce jour fameux le voile de la nuit, de l’obscur et de cet effroi très particulier qui naît de l’incompréhensible.

Douze ans après les faits, à la demande insistante d’un ami ou d’une amie, le narrateur se remémore quelques semaines de 2001 à New York, d’une fin août et d’un début septembre dans l’enchantement ambigu de la plongée dans la Cité mythique, pour ce jeune chargé de cours français invité par Columbia University, au jour fatidique du 11 septembre, et aux jours et aux semaines d’hébétude et de logorrhée, sous toutes ses formes possibles, qui suivirent.

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Columbia University

Longtemps, ainsi, il m’aura suffi de prononcer cet imparable sésame – « j’y-étais-ce-jour-là » – pour entrer aussitôt de plain-pied, de plein droit, au panthéon des Admirables Anonymes que toutes les patries du monde reconnaissantes s’étaient bâti à l’improviste, dès le lendemain, pour remplacer ce qui avait été détruit et ainsi parachever la catastrophe. Car le désastre n’est pas tout, ni les morts qu’il emporte en tribut sur son passage ; encore faut-il, pour que le spectacle soit complet, qu’il en reste quelques-uns pour le raconter – et moi seul ai survécu pour te le dire…
Mourir, c’est bien ; avoir failli, c’est mieux. Ainsi quelques millions d’individus, dont il se trouve qu’ils se trouvaient là-bas, ce jour-là, à ce moment-là, ont-ils instantanément, et par la seule grâce de cette présence fortuite, accédé au statut prestigieux de survivant. Je fus de ceux-là – dont on se demande bien, du coup, ce qu’ils étaient jusqu’alors, avant de se mettre un beau jour à survivre : des zombies ? Oui, sûrement, souvent. Des vivants, de simples vivants ? Pourquoi pas. Autant dire : des mortels. Dead men walking. Et qui depuis s’accrochent, avec une frénésie cannibale, aux lambeaux putrides de la tragédie qu’il leur aura suffi de frôler pour prétendre y survivre, pour prétendre, autrement dit, à l’immortalité.

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Pierre-Jacques Volaire, Éruption du Vésuve (1785)

Nulle acrimonie ici, nulle vantardise déplacée, bien au contraire : une conscience aiguë du hasard souverain, de la vanité des faits, et de l’instinct grégaire auquel chacun sacrifie si volontiers, dans le banal comme dans l’indicible effroi. Troupeau de canards sans tête saluant de leurs cous sanglants putatifs l’arrivée de l’Événement et la marche sanglante de l’Histoire, acteurs et spectateurs confondus dans le trouble de l’immédiat « après » s’épuisent à imaginer la sobriété glacée et pourtant détaillée, à laquelle manquent in fine les mots, comme le rappelle en un parallèle d’une cruelle justesse Pierre Demarty, le désarroi presque silencieux d’un Pline le Jeune, dix-huit ans à l’époque, écrivant à Tacite à propos de l’éruption du Vésuve, en 79, et de la destruction dont il était témoin (et qui devait coûter la vie à son oncle Pline l’Ancien).

Voilà des détails tout à fait indignes d’un ouvrage d’histoire, et que tu liras sans vouloir les mettre par écrit ; et bien entendu, c’est à toi, qui me les a demandés, que tu t’en prendras si tu ne les juges même pas dignes d’une lettre. Au revoir. (Lettre de Pline le Jeune à Tacite, traduction Nicole Méthy)

Ce qu’en dit Claro dans son Clavier cannibale est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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