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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture bis : « Archives du vent » (Pierre Cendors)

La poésie chamanique du cinéma réinventant le labyrinthe de la vie.

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Publié en septembre 2015 au Tripode, le cinquième roman de Pierre Cendors, auteur que je découvre pour l’occasion sur la recommandation chaleureuse de mon amie et collègue Charybde 7, compte indéniablement parmi ces œuvres trop rares, d’emblée profondément vertigineuses, jouant de la frontière toujours plus mince qu’on ne l’avoue entre « réel » et « fiction », déroulant le formidable labyrinthe de l’imaginaire autour de la notion même d’art, et de vie.

Egon Storm est un cinéaste culte, inventeur d’un procédé révolutionnaire, le Movicône, permettant, après saisie, calcul et numérisation, d’utiliser comme acteur virtuel n’importe quel personnage du passé dont existent suffisamment d’images pour construire sa base de données. Auteur tardif de trois films d’une richesse et d’une profondeur unanimement admirées, film qu’il offre littéralement tous les cinq ans en première exclusivité à un ancien camarade de classe propriétaire d’un petit cinéma allemand auparavant au bord de la faillite, il règne en reclus fort secret sur un monde d’abîmes, de miroirs et de labyrinthes.

Pour ceux d’entre nous qui, comme moi, connaissaient Egon Storm ne fût-ce qu’un peu, ses débuts tardifs mais magistraux derrière la caméra avec Nebula, à quarante-sept ans, furent la confirmation que nous attendions depuis longtemps.
Même aujourd’hui, un demi-siècle après sa première sortie en salle, ce film demeure dans les mémoires comme un ovni cinématographique et une prouesse technologique phénoménale. Au temps de ses études à la Kvikmyndaskóli Íslands, l’École islandaise de cinéma, rien pourtant ne démarquait le futur réalisateur de ses camarades, sinon peut-être un air plus lointain, quelque chose dans sa contenance de calme et d’effacé à l’excès.
Si de ces traits, aucun n’eut évidemment suffi à nous signaler un artiste hors du commun, nous sentions cependant, chez Storm, une détermination silencieuse assez rare à son âge. Il n’était ni hautain ni misanthrope comme on l’a abusivement affirmé. Solitaire ? On l’a assuré et jamais je ne l’ai cru. Est solitaire celui qui dit Je avec autorité et croit ce qu’il dit.
Est solitaire celui qui vit en sécurité dans ses pensées. Est solitaire celui qui voit le monde à travers elles et ne voit qu’elles.
Storm, lui, voyait au-delà.

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C’est lorsque l’on découvre, contre toutes attentes, l’existence possible d’un quatrième film d’Egon Storm, dont le principal protagoniste serait un autre camarade de jeunesse, Erland Solness, tout à fait authentique et extrêmement mystérieux, que le récit prend tout son essor d’investigation philosophique et poétique. Enchâssant à merveille les bribes narratives, mêlant finement l’analyse filmique à la recherche scénaristique extrême, déroutant la lectrice ou le lecteur parmi les voix au chapitre, Pierre Cendors joue en virtuose de l’art du vrai et du faux, multipliant les références filmiques comme autant de leurres masquant une quête existentielle – et néanmoins, in fine, toujours joueuse -, détaillant la vie comme art et l’art comme vie, inventant un formidable théâtre d’ombres et de doubles aux dimensions férocement universelles.

Mais là où d’autres, à sa place, escomptant d’une telle innovation un impact commercial mirifique, auraient à l’évidence rentabilisé un sex-symbol comme Marylin Monroe ou misé sur James Dean pour son lancement, sa prédilection pour Louise Brooks fut aussi singulière que révélatrice.
Étoile fuyante du cinéma hollywoodien, «Brooksie» était son ange noir, un magnétisme aux yeux ombreux, la beauté rebelle, enfantine, d’une Yankee avec la minceur hiératique d’un lévrier. Ceux qui l’ont vue ne peuvent l’oublier, écrivait Langlois, le père de la Cinémathèque française, dans son hommage. Elle est l’interprète moderne par excellence car elle est, comme les statues antiques, hors du temps.
Sa modernité inaltérable frappa Storm qui, un siècle plus tard, conquis par sa grâce tragique dans Pandora’s Box de Pabst, lui offrit la vedette de son film fondateur et premier chef d’œuvre issu du Movicône : Nebula.
La suite, aujourd’hui, est gravée dans toutes les mémoires.

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Il a été évoqué, à propos de l’auteur, une résonance avec Christopher Priest, et notamment avec « Le prestige », qui, dans un tout autre domaine, enchâsse aussi avec maestria les points de vue narratifs et les intentions secrètes du récit. Si Pierre Cendors ne met en jeu ici, officiellement, aucun mécanisme science-fictif (hormis le procédé Movicône lui-même) ou fantastique, les interstices dans lesquels une étrange irréalité semble toujours prête à bondir sont nombreux. « Archives du vent » entretient aussi un échange à voix basse avec le « Livre XIX » de Claro, et ses fées technologiques proto-cinématographiques, changeant insidieusement la perception du monde de l’homme du dix-neuvième siècle, et avec le « Zéroville » de Steve Erickson, dont les fragments toujours à ré-agencer offrent du sens et de la puissance secrète aux labyrinthes borgésiens qu’il échafaude. L’auteur incorpore aussi dans la trame profonde de son récit les images dans le tapis d’Henry James ou les irréelles subversions de « La conspiration des ténèbres » (l’un des plus beaux hommages existants au cinéma muet, rappelons-le au passage) de Theodore Roszak.

Surtout, Pierre Cendors tisse son texte en poète machiavélique et chamanique, forçant l’inexorable marée islandaise, comme un personnage à part entière, au flux et au reflux dans la grotte marine où cristallise l’inspiration d’Egon Storm, où s’élabore une phrase dédaignant les effets spéciaux pour mieux faire porter chaque mot et chaque tournure faussement anodine. Un roman comme une révélation majeure, 300 pages d’intensité qui donnent envie d’être lues et relues, savourées encore et encore, avant de partir en quête des correspondances magiques que l’on dit habiter les autres textes de l’auteur.

J’ai longtemps vécu avec des fantômes. Leur compagnie m’a enseigné à traverser les murs de ce monde avec la même élégance un brin surannée. Ceci pourrait être mon épitaphe cinématographique, quoique je ne sois pas pressé de tirer ma révérence.

Ma collègue et amie Charybde 7 en parle magnifiquement sur ce même blog, ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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