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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Renégat, roman du temps nerveux » (Reinhard Jirgl)

Deux hommes en quête d’un nouveau départ se croisent dans Berlin. Poésie insensée de la langue et effroi de l’histoire.

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Jirgl

En l’an 2000, en cure de désintoxication dans une clinique de Hambourg, un journaliste dépressif – prétendant écrivain tombe amoureux de sa thérapeute, et quitte donc sa femme après douze ans de mariage. Tentant de devenir vivant, de devenir adulte, il sort de cette relation morte depuis le premier jour pour suivre sa thérapeute dans la ville de Berlin.

Et tout ceci est dit dès les trois premières pages, qui m’ont fait chavirer immédiatement au cœur de ce livre monstre, totalement dévorant.

«Je ne suis pas un lâche, hélas, donc je n’ai pas fui. Mais me suis enfui, des soiréezentières, dans l’alcool. Les années forcirent comme les lignes de croissance des érables devant la maison – de l’épaisseur du manche à balai en bois sec vers celle du billot : 1 vie. (Nous n’avions pas d’enfant.)
Je me suis enfui é: je suis resté. Resté dans la balance de trois fléaux portés par le couteau : l’alcool | le journal | la femme. (Nulle part où trouver refuge.) Son sérieux devenait affliction sur mon cas. – Ses phrases me couvraient, sombres & lourdes, de plus en plus pesantes chaque=jour & chaque=nuit de cette union. (Plus tard pluzaucunmot.)
J’avais l’impression d’être à côté de la plaque. De moi | du travail | du mariage. Cette union ne devait plus durer ; le-divorce : 12 ans, c’est plus qu’un bail quand les années sont devenues glaciales comme nous é les jours&nuits=en-solo… »

Dans ce roman publié en 2005, Reinhard Jirgl crée sa propre langue, admirablement traduite, et même ré-écrite, par Martine Rémon pour les éditions Quidam (2010), qui a mis près de cinq ans à traduire ce livre. Le langage est comme une pâte que l’auteur malmène et tronçonne, utilisant toutes les ressources de lettres, de signes – ponctuation qui sont réinterprétés pour donner plus de sens et de charge émotionnelle au texte, avec une invention et une liberté totales. Le texte devient matière physiquement palpable, lu, vu, entendu, ressenti, avec à chaque ligne les chocs de sa poésie furieuse qui submergent.

JirglDeux ans plus tard, en 2002, le journaliste, qui se débat dans la lie amère de la relation amoureuse, rencontre à Berlin un chauffeur de taxi. Cet homme était garde-frontière à la frontière polonaise et devait refouler les vagues de refugiés de l’Est après la chute du mur. Plongé dans un abime de chagrin après la disparition brutale de sa femme, il avait aidé une jeune Ukrainienne à passer la frontière, voyant en elle la possibilité d’un nouvel amour. Une fois la frontière passée, elle s’était envolée ; il a rejoint Berlin dans l’espoir de la retrouver.

Avec des renvois, des liens hypertexte qui nous invitent à la déambulation, truffée de références à des auteurs multiples, l’intrigue est un millefeuille, dont Berlin est le cœur.
«- L’essence du fénomène de la ville : d’énormes masses de pierre morte bourrée de chair survivante réglée sur mesure, fourrée & entassée, qui essaie de résister à la mort. L’échafaudage-squelette de tous les mythes de la vie urbaine.»

Les entrailles d’un Berlin en dé- et recomposition en ces années 2000 sont ici déployées en une somme de toutes les souffrances et du néant de notre époque : Celles de la réunification – l’urbanisation galopante des villes d’Europe centrale, la folie de l’immobilier et l’effondrement économique après la chute du mur, les chômeurs migrants de l’Est traités comme des sous-hommes, mais aussi le rythme et le vide déments de la modernité, le pouvoir insensé de l’argent, la violence de la mondialisation. Dans ce monde moderne, la confiance en l’autre est invariablement trahie, la haine devient vitale, la communauté impossible, et l’individu est réduit en cendres par sa peur, sa solitude et son vide intérieur.

Dans cette aliénation, est-il encore possible d’aimer ? «Renégat, roman du temps nerveux» est un géant féroce, un grand roman d’amour, un livre déchirant sur la perte et la solitude.

«À l’extérieur, sur la porte, sur une plaque en laiton, votre nom : Sophia Englisch – on eût dit le nom d’une artiste, d’une rose -. Puis dessous, pour dégriser, la nature de votre spécialité : psychothérapeute. Et à l’intérieur, 1 bureau asexué, d’une clarté sans ombre & triste comme 1 phrase-en-3-mots. La porte de la salle d’attente s’était ouverte, vous étiez entrée et venue vous placer-devant-moi. Un visage ouvert me considérait, des yeux lumineux é clairs s’ouvraient grands é me fixaient – c’est à ce moment que je l’ai senti pour la première fois : le parfum doux-amer de votre peau -. La première femme, m’étais-je dit alors, que j’approchais de nouveau, depuis ?combiendetemps, autrement qu’à une distance suffisante à un regard.»

On rêve de continuer à découvrir en France l’œuvre de Reinhard Jirgl, après le choc initial des «Inachevés» (2003) et ce chef d’œuvre.

La belle chronique de Bénédicte Heim sur livres-addict est ici, celle d’Eric Bonnargent sur L’Anagnoste par . Pascal Arnaud, invité de Charybde en février 2013 pour une soirée Quidam, a évoqué l’œuvre de Reinhard Jirgl et on peut le réécouter ici.

Pour acheter ce livre chez Charybde, c’est ici.

Reinhard Jirgl. (Laif)

 

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

7 réflexions sur “Note de lecture : « Renégat, roman du temps nerveux » (Reinhard Jirgl)

  1. Reinhard Jirgl, né en 53 à Berlin-Est passe la grande partie de son enfance dans une petite ville de l’Altmark, (la vieille marche de Brandebourg, ou Sachsen-Anhalt) région agricole d’Allemagne située entre Hamburg et Magdeburg et traversée par l’Elbe. C’est un des Länder, créé à la partition de l’Allemagne, qui devient frontalier avec l’Allemagne de l’Ouest. Donc, dans cet environnement agricole, RJ suit une formation d’électromécanicien et obtient le diplôme d’ingénieur en électrotechnique en 75 à la Humboldt Universität, à Berlin. Après quoi, il travaille trois ans à l’Adlershofer Akademie dans la banlieue de Berlin, puis comme technicien éclairagiste au Berliner Volksbühne, avant de vivre de ses écrits à Berlin.

    Il faut revenir sur cette origine, car c’est dans cette région de l’Altmark que seront ré-installés (déportés) les allemands des Sudètes. Les Sudètes, sur le pourtour de l’actuelle Tchéquie, forment un territoire « tampon » à la fin de la première guerre, avant d’être annexées à l’Allemagne en 38 pour les « libérer de l’oppression » tchécoslovaque. Puis, à la fin de la seconde guerre, lorsque l’on rétablit les frontières initiales, les allemands sont expulsés. On retrouve dans « Les Inachevés » de RJ, les traces de cette déportation et les trajets aller-retour que font les filles entre l’Altmark et Komotau (Chomutov actuellement).

    Romans, Nouvelles et essais parus :
    « Mutter Vater Roman » (90, Aufbau-Verlag, 383 p.). (Père Mère)

    « Im offenen Meer: Schichtungsroman » (91, Carl Hanser, 253 p.) (Dans la mer ouverte)

    « Das obszöne Gebet Totenbuch» (93, R. Jassmann, 167 p.) (Le livre des prières obscènes des morts)

    « Abschied von den Feinden: Roman » (98, Deutscher Taschenbuch Verlag, 336 p.) (L’adieu aux Ennemis).

    « Hundsnächte: Roman » (01, Deutscher Taschenbuch Verlag, 528 p.) (Nuit des chiens).

    « Die atlantische Mauer: Roman » (02, Deutscher Taschenbuch Verlag, 464 p.) (Le mur de l’Atlantique).

    « Genealogie des Tötens: Trilogie: Klitaemnestra Hermafrodit Mamma Pappa Tsombi. MER – Insel der Ordnun g. Kaffer. Nachrichten aus dem zerstörten Leben » (02, Deutscher Taschenbuch Verlag, 904 p.) (Généalogie de la mort: Trilogie Clitemnestre Hermaphrodite & Maman Papa Tsombi. MER – Île de l’Ordre. Nouvelles des vies brisées).

    « Land und Beute: Aufsätze aus den Jahren 1996 bis 2006 » (06, Hanser, 256 p.) (Land et le butin: des essais à partir des années 1996 à 2006).

    « Abtrünnig: Roman aus der nervösen Zeit » (08, Deutscher Taschenbuch Verlag, 544 p.) (Renégat, récit du temps nerveux).

    « Die Unvollendeten: Roman » (07, Deutscher Taschenbuch Verlag, 256 p.) (Les inachevés).

    « Die Stille » (09, Hanser Belletristik, 533 p.) (Le silence).

    Pour l’instant seul deux de ses romans sont traduits « Les inachevés » (07, Quidam, 263 p.) et « Renégat, roman du temps nerveux » (10, Quidam, 536 p.). Nous sommes cependant gatés, un grand merci aux éditions Quidam, à la traductrice Martine Rémon, qui reprend la suite de Claude Riehl, formidable passeur de cette littérature allemande post guerre – Arno Schmidt, Oskar Panizza, et tant d’autres (merci aussi à ce grand lorrain). Il faudra un jour que je revienne sur ces auteurs et aussi à « La Main de Singe », qui , je viens de le voir, a de nouveau des parutions intéressantes (http://lamaindesinge.blogspot.com).

    Pour en revenir à RJ, je n’ai pas trouvé trace de traduction anglaise ou américaine, bien que cet auteur soit cité, avec des extraits, en particulier dans « We Were Victims Too: The Rediscovery of German Civilian Suffering in World War II » de Lucian Kim (09, VDM Verlag Dr. Müller, 68 p.), soit un court opuscule où il est questions des souffrances des civils allemands pendant la dernière guerre (Nous étions aussi des victimes. La redécouverte de la souffrance des civils allemands pendant la seconde guerre mondiale).

    « Les inachevés » tout d’abord.
    Le livre est divisé en 3 parties « Face aux hommes & aux chiens », « Sous verre » et « Traquer, traquer », qui disent assez bien ce qui va suivre.
    La première partie commence donc (après 8 lignes d’introduction à la scène) par «VOUS AVEZ 30 MINUTES – BAGAGES 8 KILOS MAXIMUM PAR PERSONNE – RASSEMBLEMENT A LA GARE – LES CONTREVENANTS SERONT PUNIS SELON LA LOI MARTIALE ». Le ton est donné. On va suivre par la suite l’histoire de quatre femmes – Johanna, 70 ans, ses deux filles, Hanna et Maria, et sa petite-fille de 18 ans, Anna. Ces femmes initialement de la ville allemande de Komotau (Chemutov, actuellement en Tchéckie), dans les Sudètes, vont donc rassembler leurs maigres bagages pour être transportées (lire déportées) à Altmark, au nord de l’Allemagne, où naturellement elles ne sont ni attendues, ni accueillies. Par la suite (la seconde partie) leur situation va s’améliorer petit à petit. Mais à quel prix ? La réponse et en début de chapitre : « TON PARTI, LE SED M’APPELLE, LE SED T’APPELLE – LUTTE RDOUBL2E CONTRE LA CORRUPTION ». Le SED, on peut l’avoir compris, c’est le Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, le Parti Socialiste Unitaire Allemand. (Au fait c’était bien parti unitaire ou parti unique ?). La troisième partie est plus courte en temps et se termine par la mort d la mère, Johanna.
    En fait, le livre doit être lu, non point en tant qu’histoire de cette déportation, mais plutôt en tant que façon de raconter une histoire. Très vite en effet, on constate un changement radical de l’écriture dans ce livre, marqué par un changement éditorial. « Je n’étais plus en quête d’un discours lisse et uni comme une voûte, je recherchais le bégaiement, les à-coups dans la langue, le son 1nique, l’1nicité des images ». En effet, les « et » sont remplacé par des « é » ou des « & », de même que les « un » ou « une » deviennent des « 1 ». Des « = » apparaissent au milieu des mots, tout comme d’autres débutent par des « « ! ». Cela surprend au début, mais on s’y fait très vite. De même les sigles deviennent des mots parlés. Ainsi voit-on apparaitre la « ErDéA » et le parti, le « EsEuhDé ».
    La seconde partie est elle divisée en sous chapitres, avec des sous titres en gras. Idem la police change dans le texte, passant parfois en italique ou en capitales, voire quelquefois en gothique gras our souligner par exemple le fait qu’Anna soit une « réfugiée avec rèn de plus qu’une ch’mise sur l’cul ».
    La troisième partie, elle s’accélère, puisque elle va du « jeudi, 22 heures 3 » au Mardi, 7 heures 6 », puis « 30 minutes avant 8 ». Cette partie est marquée par la progression de la maladie (« DU C. ») qui n’est pas nommé mais dont on sent qu’il ronge tout.
    Et « Il y a une suite ».

    « Renégat, roman du temps nerveux » maintenant. Livre un plus épais que le précédent, quasiment le double. Egalement chez Quidam et traduit de même par Martine Rémond. Un découpage en trois parties « Jours de naissance », « Jours de travail » et « Jours de mort », la partie centrale étant de loin la plus épaisse, environ les 2/3 de l’ouvrage. Les destins croisés d’un journaliste tombé amoureux de sa thérapeute, et ceci en pleine crise de désintoxication. Un garde-frontière, devenu taxi de nuit, à la recherche d’une réfugiée ukrainienne. Le tout dans un Berlin des années 2000, dix ans après la réunification.

    Publié par jlvlivres | 19 septembre 2015, 16:42
  2. il n’est pas trop tard, en ces temps de migrants, de relire l’autre livre de Reinhard Jirgl « Les Inachevés » (Quidam)
    on entre de suite dans le vif du sujet.

    « VOUS AVEZ 30 MINUTES – BAGAGES 8 KILOS MAXIMUM PAR PERSONNE – RASSEMBLEMENT À LA GARE – LES CONTREVENANTS SERONT PUNIS SELON LA LOI MARTIALE. »
    que ceux et celles qui nous font peur avec ces hordes de migrants (qui vont venir manger le pain de français, prendre leur travail, violer leurs femmes et voler leurs poules), que tous ceux la lisent le livre…..
    Y compris certain fils d’émigrés hongrois…..chassés en 44 par l’Armée Rouge

    Publié par jean louis | 21 septembre 2015, 19:04

Rétroliens/Pings

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