☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le démarcheur » (Éric Chevillard)

L’entreprise de pompes funèbres, creuset d’un regard incongru sur la vie et la mort, forge d’une écriture.

x

Le démarcheur

Publié en 1988 aux éditions de Minuit, le deuxième roman d’Éric Chevillard met déjà largement en place, avant l’explosion que représentera – pour moi – « Palafox » en 1990, les éléments d’une écriture difficilement imitable, dans laquelle la profonde incongruité (telle que Pierre Jourde l’étudie avec science et humour dans son « Empailler le toréador ») bénéficie d’une langue tordant l’anodin et le normal pour créer l’irréparable et la joie.

Monge avait quinze ans, il n’en avouait que dix en se tordant les doigts mais son imagination s’engouffrait dans ses lacunes, un aileron de requin, un pavillon noir semaient la panique parmi ses professeurs. Il ne parlait à personne. L’écorché représenté sur les planches anatomiques de l’école, un Indien avec ses peintures de guerre, le corps criblé de flèches, inopérable mais debout, était le seul de ses camarades auquel il rendait son sourire. Celui-ci avait dû vivre dangereusement et souffrir mille morts pour en arriver là ! Au fil des leçons, Monge, le menton dans la paume, lui inventa tout un passé de bravoure et de péripéties.
L’Indien rejetait comme une pelisse l’été le loup égorgeur, ou le gardait sur lui et s’y emmitouflait quand l’orage menaçait. Dans son pays d’inclémence, les climats sévissaient pour de bon… Embusqué avec ses archers dans les grands noisetiers, le vent commandait au feu, à la tempête, ne se serait pas levé pour un cerf-volant, encore moins pour une plume.

Dans la vénérable agence de pompes funèbres Bénigne, où le vieux Cloquet joue l’emblème historique en voie d’effacement, le jeune Monge incarne le dynamisme et l’ambition, la fougue conquérante de la jeunesse qui veut en découdre et s’offrir sa place au soleil du capital. Pour cela, plutôt que d’attendre, passivement, que la cliente ou le client se présente à l’entreprise, du fait de son décès, il devient démarcheur. Agressif, persévérant, il en devient vite presque aussi inéluctable que la véritable pourvoyeuse de business qu’est la Mort.

pierre-tombale-02

Monsieur Bénigne fils, digne successeur de son père, maltraite souvent Cloquet. Cloquet n’a aucune allure. Déjà presque inexistant à l’époque, tenu jusqu’à l’âge de douze ans pour un enfant mort-né puis porté disparu par ses proches – sa mère folle d’angoisse termina ses jours à côté du téléphone, attendant un appel des ravisseurs, Cloquet lui posait des compresses, la nourrissait, l’habillait, la rassurait, la consolait, admirable de dévouement filial, lui tint la main jusqu’au bout -, il ne survit plus dans la mémoire de ses contemporains que grâce à une petite toux sèche qu’il émet de son bureau, à intervalles réguliers. Entre-temps, l’humanité se passe de lui et remporte quand même de belles batailles, d’écrasantes victoires sur les microbes et sur les Sélénites, la science progresse à pas de géant.
Les collègues de Cloquet, par jeu, s’adressent à son porte-manteau, à son ombre, celui qui s’est assis sur ses genoux parle d’organiser une battue pour retrouver son corps. Il plaisante mais des recherches minutieuses permettraient peut-être, en effet, de retrouver les pièces manquantes, quelques lambeaux, quelques miettes. Cloquet lentement se désagrège. Ses cheveux entraînent ses dents dans leur chute. Quoique peu amateur de ces futilités, plutôt cruciverbiste, il commet chaque matin sept erreurs en se contemplant dans la glace.
Faiblement, mais enfin Cloquet grelotte encore.

démarcheur2

C’est dans cette démente forge entrepreneuriale, où l’on distingue encore par instants le ton perpétuellement ironique du René-Victor Pilhes de « L’imprécateur », qu’Éric Chevillard invente une langue nouvelle, une écriture curieusement palimpseste qui, sans relâche, dit autre chose que ce qu’elle prétend d’abord, qui alterne cadences profondes et incisions brutales, qui manie déjà en maître les inventaires à la Prévert en leur ouvrant une dimension presque métaphysique, qui subvertit inlassablement clichés et sens commun pour introduire dans un quotidien devenant presque magique une folie et une absurdité révélatrices.

Monge en chemin s’est laissé tomber sur un banc. Il regarde passer les gens, les gens qui passent, à pois ou à rayures, tels qu’ils se présentent… des petites femmes, retour du marché, le couteau entre les dents, le panier plein de ces légumes inventifs, les pommes de terre, qui se camouflent dans tous les plats, apaisent les brûlures, qui ont remis à la mode la résille désuète ; des couples errants, des gamins à roulettes ; un promeneur qui sifflote L’artilleur de Metz et foule aux pieds sa grappe de caniches nains ; un marchand de ballons plus légers, jaunes, bleus, rouges, qui le bouscule et s’enfuit avec la chanson ; des familles mille-pattes ramenant leurs jupes pour sauter les flaques ; un gros type au petit trot (et Monge amusé se réplique vivement que les obèses sont d’excellents nageurs) ; une bourgeoise entre deux âges, pierre taillée, pierre polie, au pelage tacheté (et Monge se demande quel exorciste enfin chassera les démons femelles qui obsèdent le léopard) ; des secrétaires fardées, des peintres maculés, des livreurs, des ouvriers, des hommes d’affaires, des hommes d’église, des hommes d’armes, comme si tous les corps de métiers déléguaient quelques-uns des leurs, à toute heure, dans toutes les rues du monde, pour parer à toute éventualité.

Un deuxième roman qui marquait déjà l’arrivée d’un immense talent littéraire.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

Chevillard

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Le démarcheur » (Éric Chevillard)

  1. Je recommande la lecture de cet article

    Publié par Aller sur blog web | 25 septembre 2015, 09:42

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :