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Lectures BD

Lecture BD : « Un printemps à Tchernobyl » (Emmanuel Lepage)

L’étonnant témoignage d’une résidence d’artistes à Tchernobyl, 22 ans après la catastrophe.

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Publié en 2012 chez Futuropolis, ce carnet d’un voyage à Tchernobyl, exécuté en bande dessinée par Emmanuel Lepage, constitue sans doute l’un des travaux les plus impressionnants existant sur l’après-catastrophe nucléaire contemporaine, n’étant surpassé, peut-être, que par le beau et glaçant de sobriété « Week-end à Pripiat » de Patrick Imbert.

Le compte-rendu minutieux de cette résidence d’artiste destinée au témoignage, effectuée vingt-deux ans après la catastrophe de 1986, parvient à dégager, avec beaucoup d’honnêteté, le complexe entrelacement de données et de sensations entourant encore aujourd’hui le désastre nucléaire une fois, justement, « lâché dans la nature », ayant échappé à son confinement technologique : angoisse de la radiation, de la poussière et de la cellule mutante, matérialisée par le souci constant du dosimètre (angoisse qui était peut-être en soi la pièce centrale du « Fukushima – Dans la zone interdite » de William T. Vollmann en 2011) ; hommage paradoxal aux milliers de « nettoyeurs »  et « liquidateurs » sacrifiés pour éviter une catastrophe d’encore plus grande ampleur, lorsqu’il s’agit à l’époque de colmater tant bien que mal le réacteur fondu toujours terriblement menaçant ; réflexion sourde, désenchantée et ambiguë, tant chez les reporters français dessinateurs que chez les populations locales qui les accueillent, autour de la fin du communisme en Union Soviétique, symboliquement accélérée entre 1986 et 1991 par cette faillite technologique brutale intervenant au sein d’une faillite économique et politique alors presque inexorable, avec tous ses éléments de nostalgie pas si paradoxale, exprimée avec tant de justesse et de vérité par la Svetlana Alexievitch de « La fin de l’homme rouge » (2013), après justement son « La supplication » (1997), consacré aux habitants de Tchernobyl et de ses environs, et toujours interdit de nos jours en Biélorussie ; étrange malaise ressenti tout au long du séjour par les artistes français, se demandant par moments quel peut être le sens de leur action et de leur témoignage, confronté à la manière dont les Russes, Biélorusses et Ukrainiens du périmètre maudit vivent, meurent et s’accommodent comme ils le peuvent des résidus mortels de l’apocalypse localisée vécue ici.

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L’une des réussites les plus exemplaires, et peut-être les surprenantes, de cette bande dessinée de témoignage est sa capacité, au-delà de la seule splendeur de ses images, à restituer vivement les deux paradoxes les plus puissants à l’œuvre dans ce que le philosophe et épistémologue Jean-Pierre Dupuy appelle la « métaphysique des catastrophes » (« Retour de Tchernobyl – Journal d’un homme en colère », 2006) : le contraste entre le péril permanent, mortel et invisible, qui demeure là, alors qu’une nature magnifique, livrée à elle-même en apparence, se développe avec fureur, d’une part, et l’écart entre la crainte, rationnelle ou irrationnelle, des visiteurs et la résignation légèrement fataliste des habitants confrontés au quotidien à un « Il faut bien vivre ici » qui semble dépasser l’entendement, d’autre part.

Les droits de ce deuxième documentaire dessiné d’Emmanuel Lepage (après son « Les îles de la désolation », consacré en 2011 aux Terres australes et antarctiques françaises) ont été reversés à l’association « Enfants de Tchernobyl ». La BD « Les fleurs de Tchernobyl – Carnet de voyage en terre irradiée », qui constituait le résultat direct de la résidence (« Printemps à Tchernobyl » étant plutôt, d’une certaine manière, la mise en abîme de la résidence elle-même), publié en 2008, a été réédité fin 2012 dans une version revue et augmentée à la Boîte à Bulles.

Avec ses immenses qualités, et même ses quelques défauts, ses paradoxes honnêtement livrés et ses naïvetés confrontées à la dureté et à la complexité du réel, cet album de 160 pages est sans doute l’un des plus réussis documentaires dessinés de ces dernières années.

Ce qu’en dit Anthony Boyer dans l’Obs est ici.

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Emmanuel Lepage

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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