☀︎
Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Renseigner les démocraties, renseigner en démocratie » (Jean-Claude Cousseran et Philippe Hayez)

Une tentative de somme et de support de débat qui ne tient presque aucune de ses promesses.

x

Mise en page 1

Publié en avril 2015 chez Odile Jacob, ce livre d’apparence imposante, se voulant visiblement à la fois somme de type universitaire sur le « fait renseignement » contemporain et contribution sans doute légèrement opportuniste au débat d’alors sur la nouvelle « Loi renseignement », ne tient hélas quasiment aucune de ses promesses. Le pedigree des deux auteurs est pourtant impressionnant sur le papier : Jean-Claude Cousseran, présenté comme diplomate de carrière et spécialiste du monde arabo-musulman, a été directeur de la stratégie puis directeur général de la DGSE, entre 1989 et 2003, tandis que Philippe Hayez, de la Cour des Comptes, a également collaboré à la DGSE de 2000 à 2006, avant de co-fonder le séminaire Métis de Sciences-Po sur les politiques de renseignement (en x).

Le plan retenu, en 14 chapitres plutôt disparates, ne brille d’emblée ni par sa clarté ni par sa cohérence, consacrant 30 pages à « définir le renseignement » (fidèle à cette manie scolaire bien française qui fait si souvent sourire les étrangers), puis 20 pages à introduire la notion pourtant assez simple de « communauté de renseignement » tout en s’embourbant déjà dans une tentative de brosser des « styles nationaux » de renseignement, bien peu convaincante. La suite varie entre les rappels historiques, les essais de catégorisation (collecte, analyse et action clandestine, vieilles lunes aristotéliciennes qui oscillent ici entre l’évidence et le brouillard de la répétition), la coopération internationale venant bizarrement s’insérer au milieu de ce cataloguage de fonctions, avant de proposer une focalisation bienvenue sur la lutte contre le terrorisme (mais présentée en dehors de toute logique d’ensemble), une digression presque primesautière (tant le contenu y manque) sur « l’adaptation du renseignement à la cyberdimension », une insertion du lien avec la diplomatie, et deux sortes de méditation sur la « mutation du renseignement au profit de la défense » et sur « la tentation de l’économie pour le renseignement », avant (enfin, serait-on tenté de dire, à 50 pages de la fin de l’ouvrage, car le titre laissait supposer un traitement plus important de ces questions, à tout le moins) de consacrer un bref survol au pilotage politique du renseignement et à la question de son contrôle en démocratie.

Au-delà des erreurs factuelles, de transcription ou même parfois de traduction (les auteurs abusent largement de l’arrosage de termes anglo-saxons, qu’ils traduisent d’une manière qui prête fréquemment à sourire), et de ce sérieux manque d’organisation et de portée, l’ouvrage souffre à mon avis de deux défauts rampants, l’un plutôt majeur, l’autre mineur mais symptomatique.

Il n’est peut-être en effet pas très grave de remplacer aussi systématiquement une réflexion structurée ou une description analytique (même simplement esquissée) par d’étouffantes litanies, tableaux et énumérations de dates, de sigles, de « faits » qui ne sont ni hiérarchisés ni analysés, mais qui permettent de donner du poids apparent au récit en l’absence de raisonnement. J’y vois hélas le symptôme d’une dérive régulièrement observable ces dernières années dans l’enseignement supérieur français, tout particulièrement celui du système « grandes écoles » aux scolarités le plus souvent fort coûteuses : pour donner superficiellement l’impression à des étudiants peu aguerris qu’ils en « ont pour leur argent », une partie du corps professoral, soucieux de son évaluation, joue la masse, en fournissant des monceaux de données (pourtant peu originales et faciles d’accès par ailleurs pour les étudiants), brutes, non corrigées, très faiblement analysées, mais vaguement impressionnantes par leur quantité, démarche qui dispense largement d’un travail pédagogique authentique, portant justement sur l’interprétation et la structuration de ce fatras documentaire ainsi jeté en vrac et en pâture.

Il n’est pas grave non plus, simplement dommage peut-être, de nourrir le propos d’autant d’analyses anglaises et américaines plaquées sans beaucoup de discernement (et surtout en n’en signalant certains des biais les plus évidents que par exception), usant là aussi de la bibliographie abondante (mais truffée de répétitions, de renvois et de doublons) comme une arme de dissuasion massive. Il est plus gênant à la longue de céder systématiquement à la tentation, quel que soit le sujet abordé, de citer 3, 4 ou 5 « phrases d’experts (supposés) » fortement redondantes, quand elles ne sont pas, hors de leur contexte d’origine, presque vides de sens.

Il est in fine beaucoup plus gênant, pour un ouvrage prétendant à alimenter un débat citoyen de qualité, entre université et vulgarisation, de n’aborder quasiment aucune des questions qui pourraient (même modestement) fâcher. Bien que figurant massivement dans l’intention affichée, la question de la spécificité du renseignement dans la démocratie (par opposition aux totalitarismes et aux « non-démocraties »…) n’est même pas abordée, si ce n’est par détour, dans les trente dernières pages, noyée dans une description de l’arsenal juridique de contrôle du renseignement, description qui se garde bien de questionner quoi que ce soit. La question du contrôle est réduite à une portion extrêmement congrue. La question de la formation est totalement absente. La question de la souveraineté est vaguement esquissée, dans de prudents sous-entendus et dans quelques généralités historiques de niveau enseignement secondaire. Le renseignement économique, pourtant objet d’un chapitre entier en apparence, est très hypocritement renvoyé à la zone du « non-convenable ». Si Snowden et WikiLeaks apparaissent tout au long de l’ouvrage, en filigrane ou explicitement, comme de véritables bêtes noires, les questions bien réelles qu’ils posent par leur « travail » sont mentionnées sans faire l’objet, à aucun moment, d’une tentative de réponse.

En résumé, et à l’opposé (presque intégralement) de ce qu’annonce fièrement la quatrième de couverture, cet ouvrage n’est ni une somme de référence ni un travail d’analyse, mais plutôt le support écrit, mal relu et « gonflé » sans vergogne de redondances, d’un cours de licence dont, peut-être, le contenu oral (évidemment totalement absent ici) pourrait se révéler intéressant. Voici en tout cas une acquisition dont curieux comme passionnés pourront aisément se dispenser.

En piochant rapidement dans la bibliographie (« sélective ») proposée par les auteurs, on lui préférera très largement, par exemple, et pour rester en langue française, « Le renseignement à la française » publié sous la direction de l’amiral Pierre Lacoste chez Economica (1998), le « Politiques de l’ombre » de Sébastien Laurent publié chez Fayard (2009), ou encore, bien qu’absents de la liste fournie, les ouvrages de Rémi Kauffer, Roger Faligot et Jean Guisnel, tels « Histoire mondiale du renseignement » (Laffont, 1993), « Les services secrets chinois » (NMO, 2008), ou « Histoire politique des services secrets français » (La Découverte, 2012).

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Renseigner les démocraties, renseigner en démocratie » (Jean-Claude Cousseran et Philippe Hayez)

  1. Le copié-collé et la note de synthèse sont les deux mamelles des grandes écoles. La réflexion n’a finalement que peu d’importance…

    Publié par Guez | 1 septembre 2015, 16:08

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Conversations secrètes – Le monde des espions  (Pierre Gastineau & Philippe Vasset) | «Charybde 27 : le Blog - 9 décembre 2020

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :